mardi 3 novembre 2009
c'est assez affreux parfois de regarder par la fenêtre de son monde
et de voir ses envies dans un cadre
s'arrêter à une ligne fixe
d'ouvrir un livre et de voir sa gueule
se terrer sous un coussin et se prendre pour une souris
sauf qu'on peut pas ronger le mur
plus j'avance et plus je me dis
que j'aurais aimé ne pas avoir de pattes
pour me mentir moins souvent
que mes semaines ressemblent à des apnées
sauf que y a pas de record à battre
j'peux même jouer avec moi
parce que l'autre c'est moi
et je change de couleur
en tombant sur mes vêtements
le miroir est toujours le même
t'aurais voulu qu'il change avant toi
qu'il te donne un coup de pouce
un petit clin d'œil en forme de fissure
quand tout ce que tu dis ne forme que de la buée
et que tu comprend que tu ne laisse rien
et que ça, personne n'y peut rien
vendredi 30 octobre 2009
33 - la lune au fond de mon vide
C'était des nuits de lune sans lumière. Les pas crépitaient sur les trottoirs avec l'écho des éclats de rire ou les hoquets des passants éméchés. Parfois un mec allait chuter sur la voie pavée de la route, ou bien vomir sur un capot. Quand on passait le matin la rue semblait avoir la gueule de bois. On y trouvait des bouteilles vides, des canettes, des tessons, ainsi que des dents brillant sur le marbre terne des devantures, les soirs où y avait foot. Plus important que les matchs eux-même, la prolongation se joue souvent devant les bars, au carrefour d'une avenue déserte passé minuit. Un peu comme celle où Tim venait vider son angoisse. Un type pas clair, au regard irrémédiablement torve qui vous foutait les jetons en même temps qu'une sourde envie d'aller pisse ailleurs. Il se tenait toujours près de la porte des chiottes, parce qu'il tenait pas l'alcool malgré sa carrure de boxeur poids-lourd. C'était sa grande timidité sur la vie, sa gerbe, il pouvait pas la montrer à n'importe qui. Il l'évacuait illico dans les chiottes, au premier frisson, le reflux de vomi qui tire l'alarme et brouille le regard, si bien qu'on ignore si nos yeux nagent bel et bien dans un liquide lacrymal ou acide. Il appelait ça avoir les yeux au fond du ventre. C'est pour ça qu'il montrait rien de son sésame, Tim, il avait l'apanage sur le contenu de son bide. Il assumait bien le statut de sa gerbe, pour lui c'était naturellement quelque chose de viscéral, au sens propre et au figuré, et on balance pas n'importe où ce avec quoi on fait corps. C'était une pudeur du sentiment, dans un rade paumé après minuit quand les riverains se branlent sur du porno à paillettes et que les gros bras des boite de nuit commencent à trier. Posé là devant sa porte des chiottes comme un videur, il façonnait lentement dans son acide sa prochaine production aigre, en sirotant de la bière à la vodka, introduction tranquille à une nuit de bouillie où toute matière redevient humble pour accueillir la masse des hommes dans un lit, sur une chaise vermoulue, sur la chaussée impavide, le ventre au-dehors, le dos plaqué, et les yeux usés, comptant dans sa tête ce qu'il y a compter pour accélérer l'hypnose du corps qui ne tient plus.
L'écran jactait plus, le match avait été décevant comme toujours, pour valider un peu d'orgueil, remuer un peu de passion factice. Un gros malabar en blouson de cuir s'est levé à l'annonce des résultats pour beugler un juron incompréhensible à la face de l'arbitre, qui n'a pas réagi. C'était que 22h30, une heure prospère et plutôt tranquille où l'on ne rencontre que les plus téméraires, les plus insoumis. Au coin prisé de Tim, ce tabouret incommodant près des toilettes, jasaient un groupe de merdeux qui sous leurs mèches aberrantes parlaient politique avec une véhémence policée. Il faudrait attendre minuit pour que les opinions battent en retraite vers le lit réparateur de conviction. Les piliers de bar ne calculaient pas les jacasseurs adolescent. Fallait un mérite que seul donne l'âge pour prétendre à l'aigreur qui pourfend, au crachat qui ne porte pas loin mais retombe avec grand bruit. Un trio d'irréductibles tenaient ce rôle d'archétype, avec tellement d'aisance et si peu de calcul qu'on n'aurait su les re-diviser. Ils formaient un genre d'entité tricéphale propre à ce coin reclus de la ville, un cerbère de l'imaginaire ivre-mort. Tim faisait pas plus attention à cette attraction qu'au match. Penché sur son cocktail amer, il contemplait d'un regard lunaire les bulles remonter dans le verre. Il était comme ça, il disait. A force de trop trainer à l'air libre sans emploi ni mission il avait fini par perdre ses bulles. C'était son idée fixe, il se voyait buller sur un comptoir forçant l'admiration d'ivrognes bavards et d'un barman inutile jusqu'à ce que le temps lui fasse un coup de pute qui le laisse handicapé, insipide et sans valeur. Tout juste un excitant vaguement alcoolisé qu'on s'enfile pour relancer un brin les vapeurs festive. Tim avait jamais triché avec la vie, c'était la vie qui l'avait pipé. Il avait tout de l'œuvre d'art salement buriné, ouvragé de la nature et des civilisations, colosse de rade à faire frémir les cartes postales ringardes des quartiers taciturnes. Mais tout chef-d'œuvre qu'il était, Tim, il ne valait guère plus qu'une attraction de fête foraine, un petit divertissement de fin de semaine dans un coin qu'il ne délaisse jamais.
On pouvait sentir que pour le vieux Richard, barbu incolore porteur de lunettes rondes, Tim valait bien plus qu'une carte bien fournie dans les meilleurs liqueurs. Le simple fait d'accueillir dans son commerce minable une carcasse marquée comme celle de Tim suscitait l'envie un peu apathique des autres bars. C'était pas ce qui manquait dans cette rue, on en comptait au moins une demie-douzaine, comme des balises sur une voie interminable, des lumières insistantes pour rappeler à l'innocent qu'autour de sa conscience tranquille pèse le poids de mille cadavres qu'il ne regardera jamais. Des corps raidis par un instinct de survie déjà plus proche du suicide que de la raison, brillant et écarlate au-delà des prétentions d'un riverain innocent, exsangue lui dans sa fréquentation complice des codes qui l'ont verrouillé.
Au fond du verre un résidus de sucre se cristallisait sur la pulpe d'un citron, irisant sa courbe molle d'une couronne à faire sourire un squelette. Un rituel à la limite de la parodie, parce que rembobiné trop de fois. Tim avalait son verre en fermant les yeux pour ne plus croire le mensonge de la couronne et du squelette. Quand le vertige était trop fort, toute honte bue, il frappait avec vigueur sur la porte des chiottes en réprimant un grand cri qui fuyait par sa sueur et qui disait "A L'AIDE A L'AIDE." Alors la porte des chiottes finirait par s'ouvrir sous l'urgence de son gardien, et il irait s'y retrancher pour ne plus voir l'intérieur de ses tripes ni les couches superficielles de matières pourries s'étalant de sa gorge jusqu'à ses intestins, ni le flétris de son foie, ni les serrements de sa bonne conscience ivre, ni la douleur aiguë planté dans l'os depuis des années du même cycle.
Le combat est toujours le même et il se joue toujours seul, entre la porte et la grande rue bouffante que l'hiver approvisionne en froid pour mieux gercer les complaintes. Les mots gais des nouveaux venus se gèlent une fois sortie de leur bouche et puis s'écrase au sol comme un œuf, sauf que ce sont des coquilles vides qui ne nourrissent rien, pas même les bonnes histoires. Les anecdotes glissent pendant que Tim gerbe. Au fond les mots sont tous complices puisqu'ils ne racontent rien mais avalent tout. Et les gens parlent, mâchent la substance et avalent le vide qu'ils iront vomir ailleurs, partout où un autre pourra regarder. Et ils se passeront ainsi leur vomi jusqu'à en devenir saoul, et Tim regarde au fond de la cuvette et lit le fin mot de l'histoire, qui n'en aura jamais. Le point final échoue toujours aux chiottes.
Hier l'ambulance est venue chercher Tim. C'était à peu près 3h00 du matin, une heure trouble que l'un prête au matin et l'autre au soir. Le médecin-légiste a déclaré que Tim était décédé aux alentours de 2h35, donc au matin. C'est important de noter une date. Forcément il y a eu des regards interlopes, vaguement ironique, tous précédés par une pensée morbide pour les chiottes qu'abandonnait leur ancien maître. Il y a eu une grande fête le soir-même, en la mémoire d'un individu mort de plus au fond de son verre. Un jeunot nommé Antoine, venu ce soir pour fêter sa majorité, a fini par baptiser les chiottes de son vomi pubère. Sous les regards pétillant du cerbère et de Richard, on a désigné le jeunot comme nouveau gardien des chiottes. Il a bien rigolé de cet hommage original. Il n'est jamais revenu.
lundi 24 août 2009
32 - Menu menuet à l'aube naissante
C'était la grande enculade au Champ-de-Mars, je me sentais moitié d'épigone, héritier conquérant aux buts mystiques, et j'ai saisi Paul par le col de sa redingote séculaire, et l'ai admonesté très chichement "c'est la grande hystérie Paul ! taille moi quelques menuets ! les grandes liesses ça se joue aux pieds, range donc tes menottes !" Il a rien compris. Faut dire ce qui est, j'étais sublime. Ça s'improvise pas d'être miraculeux comme ça. Faut de la culture.
"Et du vice !" ahanait Paul, sans remords pour son imbitable connerie. C'était un petit morceau d'homme Paul, fallait pas en exiger trop, le voir se déambuler tel quel, dans le grand troupeau des hommes c'était déjà beau, Redde Caesari quae sunt Caesaris... Et je lui pris son journal des mains, lui prenant du même coup toute sa superbe vaniteuse contenance de vieil enquêteur de films américains, vous voyez la scène, le brave était tout décontenancé.
Un tissus opaque, le journal, l'humiliation quotidienne de l'honnête individu. L'hypostase pour 20 centimes. Je me sentais tout parcelle devant ce grand monolithe. Je notais juste la date : 2 septembre. 2 septembre et puis quoi ? Et puis le grand turbin, les murs silencieux et les fenêtres avec vue sur le monde distillé, les bancs énormes, les bureaux à rallonge, les réverbérations aveuglantes partout, la migraine des silences imposés. Je riais jaune. Paul il perdait pas le rythme, son menuet était parfaitement ciselé, ça faisait jaser des gens tout gris qu'on aurait cru extrait du journal. "Viens donc faire l'original ailleurs, on est trop "public" ici... "
"-C'est l'extase, Hugues, la vraie ! Je me dandine et j'me marre et ça fait marrer...
-T'es riant devant l'aliénation suprême, sale con. T'as donc jamais ouvert Guy Debord ?
-Jamais un seul livre, ça coupe trop la faim..."
Paul donnait des bonds frénétiques, il captivait la foule comme de rien. Un vrai chahut. C'était son penchant patriote, à Paul. La cocarde et la danse, ça le stupéfiait tout de go. Il l'avait mauvaise la Capitale, Paul. Pour lui, c'était Champ-de-Mars ou rien ! A peine quelques considérations malpropres pour le Père Lachaise. Les Champs Elysées lui disaient trop rien. "Ça grouille de macaques." J'lui tambourinais que sa fière race pâlotte était tout aussi tarte et dégénérée que ces ethnies qu'il vomissait tant, mais rien que l'idée lui refilait une couche d'ulcères. "T'es qu'un traître, voilà tout." Sacré Paul, il faisait pas semblant d'être Français. La cocarde, il la déifiait doublement, pleinement, comme un écu. Il se tenait sur la tranche, retranché dans la placide tolérance forcée, mais en lui bouillait la flamme franchouillarde ! Face, l'amour patriotique, et sur pile, la haine ethno-différencialiste. "T'es trop arrière-garde mon petit, j'lui serinais. T'es français rebrochon, tu me fais marrer. T'aimes pas les fritz, mais c'était bien eux le peuple Franc, qu'à fondé ta prétention de patrie pourrie !" J'le rendais triste Paul, il me tenait pour un hérétique. Alors j'lui payais un verre. Ça noyait l'hostilité aussi sec.
Il avait pas de cœur, pas de goût pour les choses. Il avait l'existence tout entier dans l'intestin grêle. Ça se fermente ainsi, la Patrie : c'est des régimes alimentaire qui la colmate. Tant que les métèques ils boufferont pas sa saucisse alsacienne, il copinera pas. Que des tripes, la Patrie.
Il s'était retrouvé sur Paris pour fuir une amante un peu grasse, toute corsetée de bouffées de chaleur. Il voulait la bouffer, Paul, digérer toute son opulence d'Allemande naturalisé Française. Il tenait ça pour un genre de mission érotico-patriotique. Il lui a secoué le gras donc, et à force de la saucer il s'est retrouvé avec le menace d'un chiard. Il y croyait pas, le Paul, ce consanguin raté, il pensait que ça marchait qu'entre cousins. Et maintenant il fuyait la paternité honteuse, trop accablé du métissage tabou et des ambitions carriéristes de la Germanique. La famille, il en voulait pas d'autre, il avait la sienne, elle lui suffisait on ne peut mieux. "Elle a qu'à ramener son boudin rose à Paname, il murmurait sentencieux, j'lui rosserais le gros bide infâme." Sa fuite me passionnait, je me sentais l'âme picaresque quand j'entendais ce grand récit héroïcomique. J'étais tout amouraché de Paul désormais, son Sancho Panza devant l'éternité. On formait un drôle de couple, lyrique à n'en plus finir, et ce même quand on se barbifiait de café-crème à la terrasse d'un quelconque bar rempli de condés, qui nous mataient l'œil torve. Là, Paul dévoilait son penchant lubrique pour les jambes interminables et zieutait, indiscret formel, les nanas qui défilaient, exhibant gratuitement leur indifférence entière à notre égard. De voir toutes ses ambitieuses partir dès l'aube se vautrer dans un quelconque bureau ça l'excitait drôlement, Paul. Il tenait son entrejambe bossue comme la gaine d'un poignard. Il regrettait d'être pauvre, dans le ciboulot comme dans ses frusques surannées. Il appelait son retard sur le monde "la perte des bonnes valeurs". C'était ça la petite mort, bien aboutie : Paul avait vingt ans, il s'urbanisait lentement mais son ancien monde le retenait vivement, comme on ficelle un rôti. C'était un charcutier, un rondouillard au sang chaud tout rempli de certitudes insignifiantes. Il tenait pas face au temps, c'était fatal, le poids de sa naissance dans des lieux trop isolés le réchauffait de suffisance inutile mais le rendait anachronique, atemporel. Paul c'était ce qui n'avait plus de raisons d'être, un ringard né, un bébé joufflu dont le mal était le vieux-connisme inné. Il pourrait bander de tout son saoul, ses fantasmes continueraient de passer, les insensibles, sur cet ectoplasme endimanché. Ça le rendait pas nostalgique pour un sou, Paul, il se rendait bien compte malgré ses carences synaptiques qu'il avait pas de maisons, somme toute. Pour ça qu'il aimait danser, ça lui donnait des éclairs vifs d'existence tangible. Je baillais, las des beautés fugitives de nos contemplations routinières. Les rêves se lassent tout seul ; on entretient pas une réalité avec son seul égo, ou alors on se politise et on devient épinards à force de beurrer ses utopies dans la graisse du monde.
Être inactif et voyeur me contentait bien, fallait bien tuer le temps d'une manière ou d'une autre, mais Paul virait à l'exsangue à force de triquer. Je m'attendais à le voir se révulser comiquement, ou dans le meilleur des cas, se nécroser tout à fait. Je pourrais alors me faire le biographe de ce charmant oxymore sur pieds, je pensais. Alors untel dirait que mon œuvre a quelque chose de cruellement humain et qu'il en bouleverse les représentations, des salades composées comme on en lit pleins le journal, et les femmes qui faisaient bander mon ex-compagnon iraient se cambrer d'excitation dans leurs plumards et en mouillerait les coussins et les draps de regrets pornographiques. Ce serait une consolation comme la télé en fait tous les soirs. Je voulais capitaliser Paul si il en venait à se faire crever et ça me faisait voir des nuages frappés du sigle Dollar et Paul, en gras cochon de lait, planait avec eux dans mes rêveries pécuniaires. Puis un voile d'actualité grisâtre me ramenait à mon café, et je voyais Paul, le regard exorbité baver sur son pardessus.
"-Tu te fais du mal, Paul. Pense à ce qu'on pourrait faire pour passer la journée, t'as tes nuits pour bander sans entrave.
-J'peux plus penser Hugues, j'vais bientôt percer mon pantalon.
-Ce ne serait pas une trop grosse perte, va. Hé, pourquoi tu vas pas au Bois si t'es si stressé ? Tu pourrais empaler ce que tu veux.
-J'ai pas les moyens, hé. Puis c'est le tiers-monde là-bas, j'veux pas bourrer une salope de russe.
-Tu faisais moins l'exigeant devant ta grosse Berta pourtant, hein ! Quand c'est gratuit t'es moins intransigeant...
-Mais y avait de la magie là ! Elle m'était dévouée, et pour la vie si j'me permettais l'audace. Elle-même ne souhaitait rien de mieux qu'un curé. J'la limais tranquille, sûr de mon empire.
-T'es le parfait couillon, si tu me permet. Tu posséderas jamais rien par la baise ! C'est le sublime orgueil, niquer. Tu te dores tranquille à l'idée que tu vas posséder l'autre, mais c'est confiture ! rillettes. Dans l'affaire c'est bien toi qu'est enculé. Le miracle du coït, c'est bien de te déposséder de toi-même, pour un temps seulement, c'est l'aveu d'impuissance même derrière le muscle vigoureux et les marauds qui le démentent sont des cocus. Voilà."
Il en était tout interloqué de mon emportement. Ça le fâchait rouge, parce qu'il comprenait pas tout mais se sentait forcé d'adhérer pour la même raison. Finalement il hoqueta : "Le coït ?"
"-C'est par là que tu reconnais un auteur, il dit "coït" parce que "niquer" c'est vulgaire, bon pour le peuple.
-T'as pourtant rien d'un auteur, observa Paul.
-Je suis rien qu'un singe, je mime les grimaces. Si ça peut amuser la galerie c'est bézef. Sinon je me fais rire tout seul, c'est déjà pas négligeable." Et toc.
Pas conciliant, mon interlocuteur écoutait pas trop, la matinée se barrait en un zénith trop lourd, trop suffoquant. Je le toisais, mais la déréliction me donnait des fourmis aux jambes et je suais énormément. Même devant la population informe de la connerie de Paul je me retrouvais à faire la brasse tout à fait seul dans la mare du désœuvrement. Il voulait plus partager sa peine, alors il m'a dit au revoir avec l'exagération éblouissante d'un adieu, et j'ai serré sa grosse main et en une accolade il n'était plus qu'une ombre parmi des milliers de fantômes anonymes. J'ai repris un café.
vendredi 3 juillet 2009
Casse toi tu prends trop de place
Mon lit ne sera jamais assez grand pour deux personnes. Un humain dégage trop de chaleur, un humain a la bougeotte, un humain ronfle, parle, bave en dormant, un humain ne manque pas de tourner en ridicule votre pyjama douillet, un foutu humain pète 11 fois en une nuit, gratuitement, et allez savoir quelles conséquences ça peut avoir sur vos rêveries - pour ma part je ne parierais pas sur de l'inspiration lyrique. A supporter tout ces désagréments, qu'est-ce que vous récoltez ? au mieux, un appât maison de chair et de sang pour occuper les moustiques, ce qui est, je l'admet, très rigolo, faire diversion en offrant un corps nu à ces saloperies de vampires vaudrait presque une nuit d'inconfort, à condition que les piqûres se comptent en dizaines, pas moins.
L'autre problème persistant, c'est l'auto-censure qu'impose la présence du gêneur : ne plus bouger, ne plus gémir, s'arrêter de respirer bruyamment et se contenter de sa position initiale, même si elle vous bousille le bras, même si vous avez envie de chourer un coussin pour sauver un peu votre ersatz de confort ou étouffer l'importun. Pas vraiment les conditions idéales pour sombrer dans les bras de Morphée, qui ne s'est jamais révélée aussi attirante, la vache. Du coup on se retrouve à tester ces rituels à la con sensé précipiter le sommeil, genre le décompte des moutons, bééh bééh. Cette invention du genre humain devrait témoigner devant tous de la connerie de notre espèce : quel est l'abruti qui va s'endormir en donnant dans l'activité neuronale ? ce cliché c'est du sadisme parental savamment distillé. Essayer sérieusement de dormir en vous concentrant sur du réel, et à part constater que vous êtes une sombre merde vous allez surtout vous emmerder formidablement. Et si en plus vous vous figurez cinq secondes que votre voisin fais la même chose, vous risquez de ne jamais vous en remettre. Ce que la présence d'un foutu humain vous rappelle continuellement, c'est la position que vous occupez, par rapport à lui d'abord, à toute l'espèce ensuite, puis au lit bien sûr. Ce qui décuple l'envie de fuir et donc de dormir, tout en vous refilant assez d'adrénaline pour suer un peu plus et rester éveillé.
La solution dans ce cas, c'est bien sûr d'être complètement défoncé, ou bourré. Mais même, ce n'est pas si simple. Après des joints, vous avez chaud, vous transpirez, de légers vertiges vous donnent un air rubicond ou abruti selon votre chance innée, et derrière l'apparente douceur de vos sensations généreusement anesthésié, votre cerveau semble déborder, vos sensations s'excitent, vous sentez battre votre cœur rageusement et entendez votre respiration. Le calme ne suffit plus, l'intérêt se recroqueville sur l'imagination, vous déliez vos délires sur la toile de fond flouté de votre taux de THC... vos veines palpitent, vos tempes battent une nouvelle mesure, vous voyez un âne mâcher des étoiles dans la poche d'un Roi... vous en oubliez de dormir. A partir de là, mieux vaut ne pas oublier que le dormeur d'à coté n'en a probablement rien à foutre de vos visions ridicules. En revanche, si vous êtes penché sur la bouteille, la chance peut vous sourire. Vous pouvez presque être sur que vous allez oublier votre acolyte (en espérant que ce ne soit pas sous du vomi).
On passe un tiers de sa vie à roupiller poing fermés, à brasser du vent en forme de rêve, dessins animés mal-écrits qu'on comprendra jamais comme il faut, et à fuir une journée avec soulagement et sûreté en sachant parfaitement qu'une autre suivra juste derrière. Et le lit se pose là, rectangle au moelleux délectable, espace rassurant où se calfeutrer, exil infiniment renouvelable soirs après soirs, le siège central de notre vie que l'on scrute l'air de rien à travers le noir envahissant des stores baissés, refaisant toujours en sens inverse, par la technique contre factuelle, le sens de nos actions, quelque part entre les onze pets que le sommeil ne retiendra pas longtemps et la quête infinie de la position idéale, cette putain de panacée. Et après, vous trouverez des moralisateurs affamés de slogans accrocheurs pour vous demander avec insistance et postillons de prendre position ! si vous vous coltinez une insomnie, on ne vous en voudra pas de fumer l'enquiquineur. "Prend position ! -Mais je fais que ça !" Et c'est sûrement là que t'en viendras à la conclusion que son cerveau ne s'est jamais réveillé, vraisemblablement.