lundi 27 octobre 2008
Chronique ordinaire 28 - Crève crève crève, les bulles
... le plancher urbain est sacrément moche chez moi je disais à Charles, et il acquiesçait, ça m'attristait, il acquiesçait par dépit, par lassitude, il acquiesçait parce que tout était foutu, et le pire, c'est que rien de tout ça ne changerait quoi que ce soit au plancher urbain de chez moi, qui est sacrément moche, j'insistais, et une guitare gisait inconsciente sur le canapé, l'heure n'était plus à la FOLK.
Rétrospectivement, cette scène se déroule après beaucoup d'autres. Scènes par lesquelles je devrais entamer d'ailleurs, mais je ne suis pas votre livre de chevet. Et défaisons les règles. Qu'est-ce que je disais ?
Dix-huit heures plus tôt, situons l'action précédemment évoqué aux alentours de quatre heure du matin, cela nous ramène donc aux alentours de dix heures du matin la veille, et je me tirais du lit suite à l'affolement de mon mobile qui maugréait des vibrations intenables, une vraie épilepsie, c'était un texto, celui- là en personne :
"tu a une grosse keu ?"
J'étais repéré. Le numéro n'évoquait aucun nom de mon répertoire gigantesque. Je suis un animal grégaire au sommet de la chaîne alimentaire. Un style d'ovipare directement extraits d'ères reculées, un vélociraptor, voyez le genre. Je divaguais entre la fin du Crétacé et fantasmes chaotiques, symptôme d'aventures oniriques palpitantes, quand j'ai répondu en quelques coups de pouces sur le minuscule clavier :
"Le mistral
qui emporte ta jupe souvent
je le plains"
Un petit haïku dans ce goût là. Plus tard, esquivant l'ennui à force de communications virtuelles, je recevais un mail me prévenant d'une soirée, et j'étais bien partant pour finir ma soirée là-bas, et j'ai dis "OK." Voilà à quoi ce résumait mes vacances en somme, rythmé par les signes d'une foule pressante, périphérique à mon bunker. Je suis sortis, le soleil résistait à l'automne et des reflets dorés rejaillissait des feuilles déjà décédées, et leurs compagnes s'en allait choir avec eux sous la vaillance de l'astre solaire, les feuilles ne restent pas veuves longtemps à l'automne, le chagrin les prend vite. Mes pérégrinations dénué de sens commun m'amenèrent au perron d'un parent, ses gosses jouaient au balcon et l'ainé m'a interpellé. "TU VAS OU ?" J'ai hoché les épaules, fait la moue. C'était une question difficilement solvable avec une vingtaine de mètres d'écart me séparant de mon destinataire et vraiment, je ne savais où j'allais. Mais qui saurait réellement répondre à cette question cruciale ? Je me demandais.
Quand le soir a commencé à s'échouer sur les petites rues escarpés du vieux quartier où je m'étais arrêté, j'ai décidé qu'il était temps de me pointer à la soirée tandis que je totalisais déjà deux heures de retard. Les rues pavés de St-Jean me descendaient aux bords de la Saône, et les ponts me ramenaient dans ce qui semblait être une autre ville, avec son plancher urbain en puzzle grotesque. L'alchimie baroque des milliers de déclinaisons du gris en une peau impitoyablement lisse, sclérosé ci-et-là par des plaques rugueuses, avec l'absence de règles comme seul principe d'agencement, pour ce résultat pitoyablement disparate, couloirs de la vie et de la mort, morose et infroissable comme un remord. J'ai acheté des bières en chemin et réfléchis à la futilité de l'existence entre deux rues, mais je suis pas sûr vraiment. Je touchais presque la sonnette de mes hôtes quand mon portable a rugi, et la prose impétueuse de ma nouvelle correspondante s'est matérialisé sur mon écran, comme un ressac violent de bile :
"gro kon"
Mais aucune poésie ne s'est éveillé en moi à la suite de cette diatribe, alors je suis revenu à la sonnette de Charles. Ce dernier m'a ouvert et n'a rien dit sur mon retard, je lui ai filé mon investissement de 6 degré et salué le reste du comité. On était six. Il y avait d'abord Arthur, en graisse et pelage, Yves et ses lunettes carrées qui jouait de la guitare, Julie, la lubrique qui resterait chaste probablement toute sa vie, Guillaume, qui avait la réputation d'être un sale nazi, et puis Charles et puis moi. On était perdu dans le salon qui était bien chouette d'ailleurs, dispersés sur trois canapés, avec au centre la table basse de bois saturée de junk food typique de ces soirées-là et de mauvaise bière, typiques elles-aussi. On ne parlait pas : on matait la télé et l'on mourrait chacun de notre coté. Les tentatives de communications n'aboutissaient jamais. On tenait tous à notre enfer personnel, quitte à le confronter quelques heures à la proximité d'autres sphères maudites. Chacun dans notre bulle à vriller au dessus de la cascade dont on s'est détaché, à attendre que le hasard nous éclate. Devant nous, des palpitations d'un monde si vaste qu'il avait finit de décourager ses locataire à peine ses possibilités dévoilées. La réalité subjective et orienté de la télévision, et la tribune c'est nous. Je me suis demandé alors ce n'était pas la télé qui jouait le spectateur, et nous les acteurs, stigmates d'une vie fictive, automates de spectacles, et cette perspective m'a amusé, un peu, puis j'ai oublié. J'étais le voisin de Charles qui n'est jamais le dernier pour ce qui est du mutisme, et en bout de canapé qui plus est, près de la lampe électrique, pas spécialement connu pour sa loquacité elle non plus. Pourtant mes sens s'affolaient ; une effervescence en puissance commençait à s'activer aux tréfonds de mon corps. mais une autre loque m'a doublé, le gros cul d'Arthur, qui a fait vibrer la pièce d'un pet sonore.
"-Il avait pas payé son loyer celui-là.
-Ha ha ha.
-Ha ha ha, ouais."
C'était un balbutiement, mais presque un exploit. L'inconfort sensitif des remous gastriques de ce gros sac d'Arthur allaient-ils sauver notre microcosme en chute libre ? Les bulles se cognaient entre-elles sans rebondir. Elle s'encastraient sans fusionner, trompant en cela leurs lois inviolables. La clef de voûte de notre isolation permanente n'était que la peur instinctive hérité de nos anciens échecs, et j'ai pensé au mot "atavisme" puis j'ai gobé quelques pop-corn comme si j'étais au cinéma, anxieux sinon excité de voir la prochaine scène. On avait quand même mal choisi notre script, mais je ne croyais pas à la fatalité du Destin, et j'ai sauté au cou de Charles et je lui ai mis mon poing dans la gueule, et l'autre aussi, et il s'est débattu, pris de court, et Arthur l'a aidé, m'a pris sous les bras pour mieux me ramener au parquet et ma tempe a douloureusement embrassé le bois. Sonné, je me suis laissé porter par Charles, pas rancunier, jusqu'au canapé où il m'a étendu. Choquée, Justine a éteint la télé et est parti chercher des pansements pour Charles qui pissait le sang à l'arcade, elle voulait se faire troncher la pute, j'ai songé, c'était encore le meilleur moyen d'en finir avec la nuit. Sonné j'étais, mais ils étaient là, tous ensemble, à s'éparpiller en haine, frustration et postillons, échangeant enfin quelques banalités, et le noir coulait de mes paupières, ma vision s'étiolant, et le plancher urbain est sacrément moche chez moi je disais à Charles, et il acquiesçait, ça m'attristait, il acquiesçait par dépit, par lassitude, il acquiesçait parce que tout était foutu, et le pire, c'est que rien de tout ça ne changerait quoi que ce soit au plancher urbain de chez moi, qui est sacrément moche, j'insistais, et une guitare gisait inconsciente sur le canapé, l'heure n'était plus à la FOLK. Je ne voyais presque plus que l'empreinte des lumières filtrés par mes paupières et les images envoûtantes d'un cercle de dinosaures dansant au rythme païen d'une quelconque cérémonie antique, était-ce Sahmain ou la Toussaint, il faudrait demander à qui-le-sait si les dinosaures étaient baptisés et ma poche gauche a vibré.
"t pa drol"
Et puis j'ai dormis.
mardi 21 octobre 2008
Chronique ordinaire 27 - Objectif noirci, bobines cramées
TOM était assis sur le carrelage trempé de la cuisine, une casserole figée entre les dents, grognant, bavant, en tremblements et secousses épileptiques. Il racla sa gorge en signe de protestation quand je lui avouai mon animosité, enfin au moment où je le traitai de con. Brave TOM, saint perdu entre les maudits, extrait pur de la Providence asymétrique. Je lui caressai les cheveux avec un sourire étalé jusqu'aux lobes et les yeux mi-clos, le genre rêveur, l'air de penser "brave TOM" et il essaya de me bouffer la main, et il craqua un bout de ma chemise ce faisant et en emporta un bout, la hyène pourrie, et j'arrêtai de m'en soucier, de cet être inférieur. Le téléphone sonna du living, j'y allai prestement et m'emparai du combiné.
"-ALLO.
-BONJOUR MONSIEUR C'EST POUR UN SONDAGE POUR LE PROCHAIN RÉFÉRENDUM.
-DÉSOLÉ J'AI MANGÉ MA CARTE D'ÉLECTEUR.
-AH JE SUIS VRAIMENT DÉSOLÉ.
-C'EST LA CRISE VOUS SAVEZ.
-JE COMPRENDS. AU REVOIR MONSIEUR.
-SALUT."
Les emmerdes ne connaissent jamais de crise j'ai pensé, et en revenant dans la cuisine je pris soin sur le chemin de me munir d'un balais, parce que d'autres m'attendait, d'emmerdes, et le balais était un modèle sorcière à verrues, en bois et pailles, et j'allais le planter dans l'orbite à TOM, juré, mais le monstre s'était planqué derrière les rideaux, ceux avec des marguerites dessus et il semblait résolu à un pugilat jusqu'à ce que mort s'ensuive, et je l'ai pris, je l'ai secoué, il faisait BRRRRLLLLL en postillons et séismes buccaux divers et je l'ai rangé brutalement dans la poubelle avec les quinze gobelets de café-crème de ce midi, pas vindicatif pour un sou, poli, propre sur moi, digne. Je me suis pris un kiwi que j'ai croqué avidement, c'était acide et dégoulinant, difficile pour mon ventre mais il y avait plus que ça dans le frigo et les dates de péremption, avec du Coca Cola et des patates, trop crues et pleines de peau pour fournir un quelconque intérêt gustatif. J'ai ouvert ma cannette et de la mousse à jailli, et du soda aussi. TOM me fixait depuis son trône d'ordures, ou il devait regarder le vide - mais comment savoir ? et j'lui ai dis "A LA TIENNE" et il est resté muet de tout borborygmes, complètement soufflé le mec. "HÉ PETIT GARS j'ai continué, 20 000 LITRES DE CETTE MERDE ET T'AS UN BON RAIL DE COKE QUI TRANSITE DANS TON ORGANISME, LE PIED, SAUF QUE LE COLORANT T'AURAIS BUTÉ AVANT EN FAIT". Précisément.
Il a rien dit alors j'ai sifflé mes 33cl en me demandant si c'était suffisant pour être raide au moins un peu, mais non évidemment et mon esprit s'est ensuite arrêté sur SOPHIE, ah la belle SOPHIE et ses seins bien fermes, son fessier injustement réprimé par un jean quelconque, ses lèvres juteuses, ses... yeux, j'aurais voulu les avoir à ma bouche plutôt que ce petit container métallique et cylindrique ostensiblement froid, et je m'imaginais aussi d'autres choses autrement plus précises qu'il aurait été malsain de se figurer trop longtemps auprès de TOM et ses rejets sonores délétères, alors j'ai pensé à ma vie et tous ses trous partout dans mes journées, à combler avec des pérégrinations insensés, du temps à occire à peser ce qu'on a raté et penser à ce qu'on pourrait retoucher, mais seulement on ne peut pas, et les minutes coulent mollement comme une sève lasse, nécessaire malgré tout, que le soleil se couche au terme du jour, et qu'on est bien obligé de suivre le flux du temps aussi, même si il préférerait autant nous laisser à coté, le temps, pour ce qu'on en fait. Je broyais du noir et des kiwis puis je me suis demandé si malgré tout l'ennui serait moins gluant dehors, et j'ai tenté de m'en sortir, de cet enlisement, vraiment, et regard fier, j'ai fixé le dehors.
"Bon alors, et maintenant ?" C'est vrai, il n'était jamais que l'aube, comme une fenêtre sur cour violé par trop de lumière, des perspectives éblouissantes en somme, et je me suis changé pendant que TOM bavait toujours dans son trou, piégé et misérable, et je suis sortis, "SALUT TOM" j'ai lancé et puis la porte à claqué derrière moi, le diable avait dépassé son entrave et il était maintenant seul maître à bord de mon 3-pièces, et moi sur le palier, hagard, encore du mauvais coté de la ligne, le cœur qui crève de vélocité, stupeur, saillies, doutes en rongeurs, grouillant de pensées confuses, un peu paumé en fait, et j'suis sortis. Le goudron des rues suffoquait de chaleur et d'étouffements, ou-était-ce moi l'exacerbation, et je filais sur le trottoir quand j'ai reçu de la flotte, mais y avait pas de nuages ni d'ondées, le ciel était insupportablement bleu, puis j'ai vu une grande tâche noire barrer l'horizon et j'ai reculé instinctivement, évité une lampe design que j'ai identifié comme mienne avant qu'elle ne se disperse en fracas sur le sol suivi d'un grand rire sardonique résonnant dans la rue, et j'ai objecté, enragé, "TOM FILS DE CHIEN DESCENDS SI T'AS QUELQUE CHOSE SOUS TON SCROTUM", j'étais excédé quoi. J'attendais alors, les bras croisés, le pif levé vers la petite fente murale qu'est ma fenêtre, à attendre un rebondissement, quelque chose, un peu d'action. Une heure a filé, puis une deuxième. Lentement la journée fuyait, le soleil aussi, et le vent glissait autour de moi, dans les failles de ma petite chemise à fleurs, et je suis remonté parce que ça et le manque d'intérêt cruel de l'attente faisait trop, je comptais sur TOM pour m'ouvrir. Arrivé au cinquième, j'ai vu mon appart' par l'entrebâillement de la porte, je l'avais laissé fermé pourtant, et je flairais le mauvais coup, et le silence diffus juste derrière les rideaux qui balançaient au vent, TOM manquant à l'appel. Après avoir fermé la porte j'ai inspecter le reste des lieux, rien vu de baveux, et puis j'ai regardé à la fenêtre après avoir constaté amèrement le vide laissé par feu-ma belle lampe design, et du haut de mes quelques dizaines de mètres de domination j'ai vu du rouge, de la confiture, des morceaux entiers baignant dedans, et autour du citadin en ronde, des nez courbés en ronde, des remarques en ronde, et j'ai eu le tournis. J'ai pris un aspirine et me suis calfeutré, la lampe manquait, et je suis resté comme en veille, égaré sur le canapé, dans l'incapacité de réfléchir, j'étais ici mais pas vraiment, peut-être quelque part dans les bifurcations incompréhensibles d'un organe de la pensée, à me heurter sans force sur des viscères, remuer contre les parois rouges du doute, à me frotter au près de l'épiderme de la mort même, à la concevoir enfin, dans le rouge de la dernière flaque que laissera TOM au monde, et je me suis recroquevillé sur moi-même, dans le moelleux toujours intransigeant du canapé.
Je suis resté là longtemps, combien de temps je ne sais pas, mais j'ai sauté le déjeuner, l'appétit manquait, comme la lampe, comme TOM manquerait - qui peut prévoir ? et je balayais ma grotte d'un regard alerte amplifié par l'angoisse, cette pénible sentence de l'arbitraire, le hasard qui s'en va choir sur le béton, la multitude qui rapplique, s'attarde sur la honte, et l'excès facile qui dégouline, s'étend, se propage, inonde, déferle et reflue, drainant la dignité, gouttant le morbide, et moi aux coulisses, attendant la fin de toutes choses, l'ultime sursaut avant le dernier soupir, la fin en soi qui n'appellera plus jamais rien, -et moi aux coulisses, attendant la fin, en sachant que les spasmes ne se tairont jamais.
L'absence gagnait du terrain, me clouait au canapé et j'avais presque envie de m'y abandonner définitivement, puis ça a frappé à la porte alors je me suis levé, j'ai tiré le loquet, ouvert un peu :
"-OUAIS ?
-EXCUSEZ MOI C'EST LA CONCIERGE IL Y A UN HOMME PAR TERRE VOTRE AMI NOUS AVONS BESOIN DE VOUS VOTRE AMI GIT PAR TERRE.
-CE N'EST RIEN IL FAIT ÇA TOUT LE TEMPS DONNEZ LUI JUSTE DES CHIPS ET LE PROGRAMME TÉLÉ.
-IL EST MORT MONSIEUR.
-COMME TOUS LES DIMANCHES MATINS MADAME.
-AIDEZ NOUS MONSIEUR NOUS NE SAVONS QUE FAIRE.
-TENEZ VOILA UN TICKET DE MÉTRO IL Y A UN CENTRE AÉRÉE A DEUX STATIONS BIEN LE BONJOUR.
-MAIS.
-NE ME REMERCIEZ PAS C'EST BIEN NATUREL."
J'arrivais plus à comprendre ce qui m'arrivait, mesurer l'émotivité des autres, en fait c'était depuis l'irruption de TOM dans ma vie ça, j'étais comme ailleurs en permanence, comme si il anesthésiait tout de sa simple présence, sa présence, ce petit fait inexplicable, et ça j'en étais sûr, j'en aurais carence tôt ou tard, c'était fatal. Je refermais violemment la porte, d'autres viendraient évidemment mais la force me faisait défaut, comme un paquet de choses en fait, et la cuisine m'attirait de manière irrépressible, donc j'ai commencé l'élaboration d'un sommet de gastronomie minimaliste, œufs au plat, pain, et les biscuits d'apéritifs, amuse-gueules pour cocktail de solitude et paranoïa. J'ai mis les deux minutes requise à la confection de ma collation, et le bruit réitératif du minuteur envahissait l'espace comme la fumée noire d'un incendie champêtre, et des tableaux venu d'années mortes m'ont assailli, la campagne française défilait dans ma tête comme le fruit d'une lecture aléatoire, une vidéo parsemé de noir, comme des brûlures de cigarettes sur la bande de mes souvenirs, et elles auraient seulement épargnés la grange, les contrées vertes séparés par les routes grises sans fin, la couleur d'une nature en atonie, desséché par l'hiver, et puis j'ai vu la cuisine au gaz et l'origine du minuteur qui harcelait la cuisine de battements secs quand l'explosion a eu lieu, et je suis revenu dans la petite cuisine, celle qui domine le cadavre d'un handicapé et ses derniers fans, la même qui attends l'enfantement de deux œufs. J'ai posé mon plat sur la petite table de bois, j'étais là dans les vestiges d'anciens bonheurs, le blanc était toujours inutile, le jaune trop rare mais réconfortant, un peu, la mastication s'effectuait sans troubles, mes yeux restaient à demi-clos, inexpressifs, comme absent, et j'ai terminé mon repas.
mercredi 15 octobre 2008
Chronique ordinaire 26 - Octobre aux arcanes
"-Comment je saurai si il est temps de refaire surface ? - je veux dire, le ciel est toujours le même - au moins ici. La rue, de ma fenêtre, elle parait si longue, je flippe continuellement. Le soir je sors et c'est pareil, que je marche un quart d'heure, une heure, la sensation est toujours la même, il y a ce ciel infini en haut, et devant moi un tunnel béant d'immeubles ou d'arbres, sans fin, et je suis toujours comme avant, prêt à être broyé par tout ça, et je peux marcher ou courir, je fais du sur-place, et rien ne change, et j'ai peur. Putain, j'ai peur. J'ai vraiment peur.
-Tu fumes beaucoup ces jours-ci ?"
Je regardais Dim, effaré, au bord de la rupture, le front sur sa paume, et puis Chris, qui n'avait jamais été si enquérant, les mains sur les cuisses, à admirer la chute de son ancien grand pote, l'air triomphant, l'air "je-te-l'avais-bien-dis" réprobateur et consolateur, l'once de pitié qui m'aurait déjà tué si j'avais connu le tiers des peines de Dim, et ce brave Dim qui jouait son jeu, sa seule vraie connerie véritable. "Ouai-ais". Il hoquetait. "Ah oui, ah oui", il a fait Chris, et il a levé mollement sa main de sa cuisse pour tapoter le dos de Dim. Je regardais le plafond. J'aurai été Dim, j'aurai regardé le plafond. Je regarde toujours le plafond. Il me semble plus compréhensif que les curés en puissance style Chris. Il était vraiment con, malhabile, même pas taisant sur ses vrais sentiments. Un sadique doublé d'un hypocrite de première, un bouffeur de merde dont chaque respiration soufflait plus de malaise que tous les grabataires du monde. J'aurai été Dim, et je regrettais sérieusement de ne pas l'être décidément, j'aurai relevé la tête et ris au gros nez de Chris. Je me serai levé de mon lit, et une fois sa sale tête à la hauteur de ma ceinture, je lui aurai décoché mon genoux en pleins dans le nez, de bas en haut, le geste, et fort avec ça. Sa vilaine excroissance nasale se serait rétracté jusqu'au refuge du petit cerveau de Chris, le compressant violemment jusqu'aux parois du crane, et il serait mort avant d'avoir touché le sol, et je rirais de bon cœur avec mon vrai moi.
Mais pour l'instant Dim était trop niqué pour regagner à la fois lucidité et combativité. Il se tourna vers moi. "Hugues, si t'en as passe-m'en." Bordel, il était famélique. "J'ai pas ce que tu veux, j'ai répondu d'une voix doucereuse, mais on peut toujours fumer autre chose." Son regard était instable, comme le détonateur en sursis d'un vrai cataclysme. "Je veux pas de la weed, mais passe, donne quand même." J'ai hoché la tête. Farfouillant la poche de ma veste, j'en ai retiré presqu'aussitot un petit sachet transparent contenant entre deux et trois gammes de beuh. A la hauteur des exigences narcoleptique d'un fumeur d'opium, c'était négligeable. Autant lui recommander de lire du Balzac. Mais Dim pouvait pas faire le difficile. Après une veille d'un semestre entier chargé de psychotropes divers, le sevrage lui paraissait une agonie. "Pourquoi on a des tulipes ? Des lilas, des merdes de fleurs comme ça..." J'approuvais sans rien ajouter. On l'écoutait divaguer, Chris retenant avec peine son rictus méprisant. Et Dim continuait de s'enfoncer.
"-L'occidental, c'est un con... Un niais, un rêveur, qui fait pousser des plants complètement inutiles. Merde ! O.K. ? Merde à l'européen. Il croit quoi ? que c'est avec des pétales de rose devant les yeux qu'il va pouvoir planer ? Du désodorisant, j'lui collerai dans les yeux ça, moi, et du papier-cul rose pâle !... On verrait si il voit la vie en rose, ou couleur merde, avec des brûlures à l'iris... Les Arabes c'étaient des visionnaires, et les Perses aussi, avec la culture du pavot, et voilà pourquoi tout se barre en nuage ici.
-Hein hein."
Je n'avais rien à ajouter.
Quelques heures plus tard, la nuit enveloppait de son châle la périphérie entière, et au-delà, toutes les villes du pays, au moins. On n'y coupait pas. On dormait tous un peu, la bouche pâteuse, les pensées confuses, brouillés, et le regard encore un peu crépitant, cerclé de stries vermeilles, les paupières lourdes, les rétines encore larges, et la faim qui gronde au ventre flasquement étendu. Depuis une demie-heure, nous semblions avoir consenti à un silence reposant, premiers signes d'une détente graduelle jusqu'aux terres indéfiniment exploitables du sommeil. Dim, que je croyais enlisé jusqu'au cou dans un mutisme craintif, se leva alors, et cria à la cantonnée. "JE VAIS CHERCHER A BOUFFER, Y A UN ÉPICIER EN BAS, IL EST ARABE, BON IL VEND PAS DE PAVOT MAIS IL ABUSE PAS TROP SUR LES PRIX ET IL A DES COOKIES AMÉRICAINS PRESQUE FRAIS" - "RAMÈNE MOI UNE BIÈRE" a ajouté Chris, à qui j'ai envoyé valser ma chaussure en pleine face, "-TA GUEULE TOI". Une journée entière en sa compagnie m'avait rendu quelque peu irascible. Un peu décontenancé, Dim a reprit : "BON ATTENDEZ MOI J'EN AI PAS POUR LONGTEMPS, CLAQUEZ PAS CE QUI RESTE DE WEED SANS MOI HEIN". La porte à claqué. Petit blanc dans le petit studio, si tant est qu'on puisse appeler ainsi un silence survenant en pleine nuit. Je jouais à bouger mes doigts de pied. Ça a duré cinq minutes dans un rythme entêtant, une bataille infernal où chaque phalanges luttait sans merci avec ses semblables, avec le petit bruit caractéristique des os, puis je me suis rendu compte que cet activité demeurait impénétrable aux principes ludiques de toutes distraction et j'ai arrêté. Je ne faisais donc véritablement rien, si être couché le nez tendu vers le haut, respirant, fermant les yeux, peut être assimilé au néant, quand on m'a renvoyé ma chaussure à toute berzingue, mon menton en ligne de mire, et j'ai grogné. Le basculement de ma tête a décomposé ce qui m'entourait, comme si je voyais au ralenti. Tout flottait autour de moi, auréolé d'une incandescence d'argent. Fallait-il surenchérir ? J'étais vaincu d'avance, trop dans les vapes pour assumer une quelconque riposte. Et puis Dim est rentré, d'abord. Les bras encombrés de victuailles, mais un grand sourire aux lèvres. Ce simili-squelette semblait reprendre des couleurs, et ça me faisait déjà vachement plaisir. Il avait même des bières. Après avoir distribué boissons et biscuits, il s'est assis en tailleur, et nous formions un drôle de cercle. Je me suis trainé jusqu'à l'interrupteur et la lumière fut. Dim s'est mis à rouler. Il tremblait beaucoup. Chris s'est levé à son tour, il a marmonné quelque chose comme "je vais me faire un sandwich" et il nous a laissé en paix quelques minutes. L'air frais de minuit refluait par la fenêtre, hérissait mes poils, claquer mes dents. "Je vais fermer cette fenêtre". J'ai prévenu puis mis ma menace à exécution. "Ça fera aqua" a finement fait remarquer Dim. Je me suis calé sur son canapé, le tapis m'avais usé, le dos surtout. Je regardais Dim s'affairer sur son joint embryonnaire. Il s'est retourné, m'a considéré, avec ses grands yeux apeurés, encore éclatés, a souris un peu tristement, puis s'est désinteressé de moi. J'aimais cette paix, le silence à peine accompagné du frottement des feuilles à rouler, le cadavre hirsute ambulant en proie à sa passion florifère, et un paquet de cookies chocolat-noix de pécans à portée de mains. Cette incarnation possible de l'ataraxie m'a convaincu quelques minutes, puis Dim avait fini son oeuvre, et Chris mâchait toutes dents dehors un monstre de pain nageant dans la mayo, avec quelques petits ajouts verts épars, et probablement un peu de viande mais je ne peux rien garantir, et la réalité m'alpaguait de nouveau, sacré réalité.
"Il faut mater la télé, à décreté Dim avec le plus grand sérieux du monde, ce qui lui donnait un air un peu con d'ailleurs. Cela peut constituer un canevas idéal pour un plane de qualité. Il faut un support, tu me suis ?
-Sûr, j'ai fais, il valait mieux ne pas le brusquer.
-On va regarder la télé, et on va avoir un trip. On peut aussi fumer et regarder le vide, mais c'est moins bien. On tourne au repli-sur-soi, et c'est un premier pas vers le bad. Tu me suis toujours ?
-Sûr, j'ai répété.
-Il faut qu'on regarde les infos, à renchéris Chris. C'est bien de se tenir informé de ce qui se passe dans le monde.
-... (moi)
-... (Dim)"
On a mis la première chaîne. Un plateau télé en arc-de-cercle, un bureau design couleur d'acier bordé de lignes bleu électrique, un homme, une femme, habillé genre classe, le front plissé, la bouche en plis, le courroux à tous les étages, de la cravate aux chaussures cirés, l'ennui aussi, comme un métronome. Les sous-titres étaient des plus explicites : RAVAGES DE LA CRISE : UNE CATASTROPHE SANS EGAL. L'éloquence du message semblait assorti à la prestance excessivement nulle des deux présentateurs. Une amphigouri journalistique façon charabia économique surplombait les enceintes du petit poste, et j'ai zappé. Mais la deuxième chaîne offrait un spectacle analogue. J'essayais la troisième, mais elle ne différait aucunement de ses deux consœurs. Alors j'suis passé au câble et on a regardé des clips sur MTV. Dim a allumé le joint, et commencait déjà à s'en octroyer une bonne partie, mais cela était sans importance. On a encaissé quelques minutes d'une soupe pop déjà éculé mille fois pour revenir sur la crise financière finalement. Les débats étaient partout les mêmes : ressasser de manière ininterrompu de ce qui s'était produit, et le résumé de ce que ça entrainait. La même scène sous différents apparats, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Quel inhumanité supplicière. Cette connerie allait même jusqu'à inspirer Chris qui, débordant de mayo, voulait nous expliquer à quel point c'était grave cette crise, oh la la. Car lui, en bon étudiant économiste, savait. Oui, il savait, voilà tout, et cela lui permettait de savourer sur nous un ascendant jusqu'alors inédit. Pourtant, ni moi ni Dim n'avions manifesté le moindre signe d'enthousiasme, mais peut-être l'erreur était qu'on aurait du exprimer un certain rejet ; comme d'habitude quoi. Maintenant il voulait nous briefer sur la crise. J'ai vu Dim tressaillir et s'armer d'une canette de bière, la défense lambda face au verbiage made in Chris. Je n'ai pas bougé. La perspective était déjà bien trop effrayante, et me clouait au sol. Ou bien était-ce la weed, mais comment savoir ? J'ai tâché de positiver alors. Qui-sait ? J'essayais de me remémorer les palabres de Dim. Peut-être que cette discussion improbable serait un bon support vers un plane de qualité. Pourquoi pas ? TF1 ou Chris, j'avais le choix des armes.
"Bon, l'argent transite de banques en banques, on prend de l'argent à qui veut bien nous le prêter, et on le redistribue.
-C'est très intéressant, observais-je.
-Hu-hum, ajouta Dim, joint au bec.
-Merde, qu'est ce que je disais...
-Je sais pas, l'ai-je encouragé.
-Hu-hum, a ajouté Dim.
-C'est vertigineux comme chiffres vous trouvez pas ? Des transactions de plusieurs centaines de milliards de dollars !
-Fascinant.
-Hu-hum.
-C'est dingue... l'économie, ça me fait vraiment rêver."
Le temps semblait se dilater. Sans trop savoir pourquoi, j'ai fais remarquer aux autres le peu de choses que je savais là-dessus.
"-Et pendant ce temps, tu calerais trois pauvre milliards de dollars et t'enrayerais la faim dans le monde.
-C'est vrai, a dit Chris.
-Ca ferait beaucoup de weed, à conclu Dim."
J'ai éteins la télé et rejoins la fenêtre. "Et me revoilà accoudé au crépuscule de notre époque", j'ai pensé. Et il se matérialise ici : un monde à la dérive et qui ne le cache plus, trois paumés dans des vapeurs d'herbe à faire des almanach et brasser les lieux communs, et le froid qui revient dans la petite piaule. Mon portable a tressauté du fin-fond de ma poche. Un message : "tu fais quoi ?"
J'ai répondu : "ma lune de fiel."
Et le mois d'octobre à continuer son écoulement, tout doucement, sans faire de bruits. J'ai crâché et mon jet s'est propagé jusqu'au sol dans un tournoiement en spirale des plus sympathiques. J'aimais mieux ma salive qu'un paquet de choses, me suis-je dis alors. Puis on m'exhaurtait à revenir regarder la télé, alors j'ai fermé la fenêtre sur le monde et ma salive.
mercredi 8 octobre 2008
Chronique ordinaire 25 - Bruits en vrac des plaines d'ex-U.R.S.S.
-Ouais okay, génial, vraiment super. T'es con ou quoi ? Tu le fais exprès hein ?
La grosse Anya radotait ça depuis vingt minutes. Complètement jeté. Je jette un regard éclair à Dolorei ; il acquiesce silencieusement : il n'y a plus rien à en tirer. Brise réfrigérante de l'impitoyable Russie. Il l'assomme d'un grand coup de quille, trophée d'une précédente entrevue dans un bowling Estonien. Elle s'affaisse dans un bruit sourd, misérable. Je sifflote mon admiration, lève mon pouce : c'en est assez.
Vingt minutes plus tard, nous défilons sur l'autoroute, avec un fond sonore martial et sursaturé. Le monde nous appartiens cette nuit, putain ! et la tire avale les kilomètres comme un prisonnier sa pitance. Des images d'obédience sado-masochiste infiltrent mon esprit aliéné par la musique du diable quand tel un fouet je me relève, "DOLOREI !" et ma langue claque ce mot comme un fouet, "DOLOREI !", "OUAIS KESKIA ?", il se retourne vers moi, ses grosses lunettes aux verres exagérément bombés comme un fessier de verre fumé, "IL NOUS FAUT A BOIRE" réponds-je, il secoue la tête avec sa tête de mouche, désapprobateur, puis s'affaire à nouveau sur son volant. Pute.
"-DOLOREI, FILLE DE JOIE, REGARDE MOI !
-OUAIS ?
-ARRÊTE DE CRIER BORDEL.
-JE T'ENTENDS PAS, PARLE PLUS FORT.
-IMPOSSIBLE. DÉGAGE TON PUTAIN DE DISQUE, ÇA FAIT DÉJÀ TROP LONGTEMPS QU'ON ÉCOUTE TA MERDE, PASSE DE LA VRAIE BONNE MUSIQUE !
-J'ENTENDS PAS !
-BORDEL !"
Quelque chose ne colle pas. Est-ce le vent qui bat aux fenêtres semi-ouvertes ? Les yeux clos de la grosse Anya, dont l'épaule gît sur la mienne, ses lèvres huilés de mousse salivaire ? Les rejets sonores enregistré par ce parasite de conducteur, cinq heures plus tôt, avec son seul micro bas de gamme et son ordinateur ? Peut-être que la nuit miroite de trop d'étoiles comme trop de mises en garde pour deux seuls compagnons et un poids mort - enfin pas tout à fait mort - deux seuls compagnons et une pocharde, trop imbibés d'ivresse pour demeurer autonome ? Reste calme je souffle à moi-même ; et le son semble coulisser de ma bouche involontairement. Qu'importe. L'ambiance sonore est déjà trop dissonante de toute manière
Minuit. Cela fait trois quart d'heures que cette voiture des enfers nous tire avec elle sur les sentiers inconnus du délire Russe. Dans un accès frénétique, et semble-t-il irrémédiable, Dolorei a brisé la vite du minivan, et le vent peut maintenant nous engourdir comme bon lui semble. Et il lui semble bien, malheureusement. Je me recroqueville lamentablement dans mon écharpe, grelotte, claque des dents, frétillant des jambes. Même mes doigts de pied se tordent et se retournent pour échapper à la congélation. Peu prompt à me résigner à tel fatalité, je détache Anya, furieusement. La ceinture se rétracte à sa base dans un bruit strident. La musique bat toujours une cadence aliénante. Je tire la grosse contre moi, appelant à moi sa masse graisseuse et sa chaleur corporelle intrinsèque. Le tableau de nos deux corps joints m'apparait repoussant, et en effet le froid lui-même abandonne. Probablement écœuré d'un tel retournement de situation, Dolorei fulmine et dérape brutalement sur la voie déserte. Son disque s'arrête aussitôt. Un peu hébété, je le scrute, avec son absence de regard absolument démente que lui confèrent ses lunettes grotesques. Il aboie : "J'VAIS PISSER !", et il s'en va. Mollement, je suis cet silhouette tout en fourrure s'enfoncer dans les méandres d'une quelconque forêt de l'Est dont personne ne se préoccupe, avec l'étrange impression de suivre un documentaire animalier. Trop dur, je ne peux que changer de chaîne quand je vois cette bizarre créature se vidanger derrière un arbre. Cruelle Nature, comme je t'en veux ! Ton rejeton pisseux m'a ramené à ma vessie elle-aussi bien encombrée. Et je ne peux évidemment la soulager sans me déplacer. C'est une éventualité que Dolorei et son véhicule tolérerait difficilement, à l'instar d'Anya qui semblait tenir à sa parka. Sa surcharge pondérale commençait à m'étouffer de chaleur depuis qu'on s'était arrêté, mais las ! je ne pouvais plus m'en dépêtrer. Quel nuit sanguinaire ! Je pouvais déjà me figurer les nouvelles que diffuseraient avec un chagrin incommensurable les artères bouchés de l'underground :
"DÉCÈS D'UN ACTIVISTE CÉLÈBRE DE LA SCÈNE UNDERGROUND FRANÇAISE, ASSASSINÉ LÂCHEMENT PAR UN CACHALOT COMMUNISTE PENDANT SA DERNIÈRE TOURNÉE EUROPÉENNE. LA MUSIQUE INTERNATIONALE EN PLEURS - 2014, UNE ANNÉE NOIRE A JAMAIS !"
Quelque chose dans ce goût là.
Et à cette heure tragique, Dolorei trouvait le moyen de s'éterniser en urine ! Quel arnaque. La vie s'avérait donc pathétique jusqu'à son ultime soupir ? Était-ce donc ça, mourir ? Cette pression insurmontable sur ses genoux endoloris, cette obstruction implacable des voies respiratoires, le poids de son urgence et ses réflexes filant doucement de soi comme un peu de gaz expulsé d'une sordide pompe à vélo ? C'était aussi banal que ça, comme ce vieux van crasseux et insalubre, ce silence nocturne tout à fait lambda, ce monticule de chair inutile échoué de tout son long sur un corps innocent, et Dolorei qui tape à la vitre ? Enfin je respire, mon visage tout gonflé et rubicond se relâche , Dolorei a ouvert la portière et latte à coups de bottes l'immensité d'Anya, qui glisse finalement sous les sièges. Libre, je m'apprête à remercier Dolorei avant d'aller pisser quand le bourru conducteur me hurle dessus dans sa langue natale.
"-НЕЗАКОННЫЙ !
-D'accord", je fais.
Je détale jusqu'à la forteresse touffue d'un bosquet de ce bord de route, et entame l'irrigation de futures plantes. Mon urine, pur produit capitaliste, déferlait sur le sol infertile des terres bolchéviques, prêt à en bafouer les fondements à jamais. Un brouillard s'était levé ici, blanc, suave et doux, une vapeur laiteuse comme les intestins invisibles d'un nuage. Je me sentais léger et pur, comme dans un bain d'eau chaude, prêt à m'y noyer. Mais évidemment, l'hygiène et les cures thermales attendraient. Je revenais à la réalité, secouait un peu mon outil, le rangeait, et obliquait vers la caisse de Dolorei. Je montais à l'arrière. A gauche, Anya chialait. Elle avait un hématome dans son imposante joue, une moitié de visage tuméfié et pitoyable, la rançon pour ma libération. Sans lui adresser un mot, je me tournais vers Dolorei, qui impassible, fixait le lointain, celui par-dessus le volant, l'étendue noirâtre et sauvage, inconnu hirsute de végétations à peine écartelé par le passage des homme, tempête de la Nature prêt à nous enfermer dans ses mailles émeraudes. Et nous et nos airs graves à la con, quel blague. "Hé c'est drôle hein", j'ai avisé au conducteur mais il disait plus rien. Il avait l'air triste. Dévasté. Ses lunettes gisaient sur le tableau de bord. Il a tâté la poche gauche de son blouson avec un ânonnement rare, comme si il n'en avait pas grand chose à foutre, au juste, de sa poche gauche de son blouson, et extirpé un paquet de cigarettes, des Philip Morris, il en a saisi une, se l'ai glissé au bec, et il est resté là, planté, avec sa clope entre les dents. Il a ensuite pris son briquet, l'a porté à sa mâchoire avec un raffinement rare, puis relâché quelques vagues de fumée bleu. Une ineffable solennité entourait chacun de ses remuements dès lors, comme si des forces métaphysiques insoupçonnés avaient pris le contrôle de son corps. Ce foutu conducteur de minivan, très modeste artiste de l'antimusique venait de se réincarner comme un véritable hiérarque des temps crépusculaires. Touché par la grâce d'une telle vision, je restais stoïque, figé par la pesanteur de la scène, à peine dérangé des quelques couinements de la grosse Anya. Je voulais la baffer pour lui intimer de présenter un peu plus de tenu devant notre très vénérable compagnon, mais toute forces m'avaient abandonnés. A l'amyotrophie succéda une bougeotte vive, et ayant repris mes esprits sur l'étonnante transfiguration de Dolorei, hurlait dans son oreille gauche "BON TU DÉMARRES KOLKHOZIEN DE MES DEUX BURNES" et il écrasa l'accélérateur aussi sec. De nouveau loquace, il tenait à me faire la conversation maintenant.
"-Moscou, Moscou, belle ville, bon public, très passionné, ouvert d'esprit.
-Du vent, répliquais-je, ton pays est pourri même sous son bel apparat blanc de neige. N'oublie pas, c'est là que les vieux rêvent de Staline, et les ados d'Hitler ! Ton pays n'est plus qu'une latrine au syncrétisme religieux et idéologique en désuétude complète. Vous êtes finis, positivement !
J'étais plutôt fier de moi.
-Mensonges, mensonges, ça ne concerne pas le public qui nous concerne. Bonnes personnes ici, tu verra.
-Mais je n'ai pas dis que j'étais contre les extrêmes après tout."
Un silence a repris la parole. Nous l'écoutions, absorbé par ses fines évolutions, micro-révolutions organiques que je ne saurai jamais reproduire. Les modulations toutes imparfaites du silence, le seul vrai mythe Humain, l'Arlésienne de toutes les civilisations, la seule chose qu'on invoque mais que l'on sait pour toujours intangible. Il était écœurant en vérité. Je me retournais, tâtait l'arrière de ces sièges de cuir noir ; un sac parfaitement opaque regorgeait de trésors de musique cachés des tympans de tous. Je pris un disque au hasard.
"-Hé Dolorei, bourre ton lecteur avec ça et met fort, le plus fort possible.
-C'est quoi ?
-Le premier longue-durée de NURSE WITH WOUND."
L'album glissa de mes mains jusqu'à celles de Dolorei, puis jusqu'à la fente du lecteur. Après le petit bruit caractéristique, il commença sa valse folle au plus profond de cette carcasse sur roues, puis les enceintes se mirent à crépiter.
"-Allez Dolorei, fais péter la vodka".
dimanche 5 octobre 2008
Pour my twin GA, un petit échantillon des cadeaux que m'offre le désœuvrement :
-Ouais, salut. Ça va ? Ça va ouais, tranquille, un peu crevé. Ouais, tu sais ce que c'est, le boulot. Ça te laisse pas une seule soirée tranquille. Faut profiter là, ha ha. Ouais j'ai déjà bouffé. Ouais, chez l'indien, ouais. J'y finis tout le temps, sans trop savoir pourquoi. Je suppose que ça me convient ha ha. Merci pour la bière. A la tienne aussi.
Elle est pas là ta meuf ? Michelle c'est ça ? Ouais, aperçus hier à Intermarché. Rayon lingerie ha ha. Bien bien. Tu as le flair pour ces choses là, on peut pas te le retirer. Moi les amours ? Point mort mec. Ma régulière m'a lâché y a deux semaines. Pour un fils de pute de cadre commercial. Ouais, tu vois le plan foireux, costard taillé impecc', chaussures cirées italiennes et tout le bordel, 12 ans d'ainesse minimum et une Mercedes. Transition dans les règles : j'suis rentré du taff jeudi soir... Non, vendredi. Plus aucun meubles. Même la table basse en fer forgé Ikéa que j'adorais elle me l'a soufflée. Ouais, je lui en veux à mort, mais c'était prévisible, tu la connais, Maria et ses belles jambes des horizons azurs. Ouais la bière me rend poète, ha ha. Vaut mieux en rire ouais.
Le boulot, ouais, toujours pareil. J'suis arrivé en retard hier et depuis le boss veut que je lave la cuisine aussi. Déjà que ce putain d'escalier me tue à chaque fois. Putain d'escalier et ses 23 marches. J'vais finir vieux bossu malpropre à force de me tenir toute la journée courbé sur ce carrelage à la con. Pourquoi j'ai accepté ce job je me le demande aussi, ouais. Enfin avec ce que j'ai dans le tonneau, je peux pas me permettre grand-chose d'autre. Tu te rappelles, quand je t'ai rencontré chez H&M, j'étais éboueur à l'époque. Tu parles d'une étape. Mais je préfère laver les sols des fast-foods plutôt que les rues, au moins y a pas de déjections de chien, même si le silence et la paix du matin sont agréables, quoi que difficilement conciliable avec des sorties nocturnes et douloureusement introspectives... Je vois des sales têtes en permanence là où je traine, c'est lourd, mais lourd.
Ouais, toi t'as pas ce problème. Rentier au XXIème siècle, quel anachronisme violent. Putain, je repense à Maria, cette pute. Elle me manque je crois. Comment on peut détester l'humanité et en même temps la solitude ? Parce qu'elle nous tombe dessus et qu'on aurait voulu la choisir ? Parce que ma main est trop fatigué le soir de s'être excité sur un balais pour en vouloir un nouveau ? Quel paradoxe. Il me faudrait peut-être un paradigme pour vivre. Je m'ennuie d'être régi par des occupations seules. Tu vois ce que je veux dire ? Se distraire de ses distractions, et atteindre le niveau supérieur. Putain, elle me manque.
En même temps, j'ai écris un petit machin-chose hier, je brodais des haïkus pour oublier ce qui me plombait et j'ai rédigé ça, attends il est dans ma poche, voilà, tiens. Attends, tout compte fait je vais te le lire. Alors : "Les dragueurs irrémédiables ont bien du courage : se taper à l'infini les mêmes rites, échange de lieux communs, feinte de l'intérêt suscité, pour toujours les mêmes trophées, aux contours pareillement limités, la déception et le repli sur soi avant que tout ne recommence. Les couples qui durent ont bien du courage : encaisser sans cesse les mêmes choses, un quotidien fermé aux mesures d'un lit, thème musical linéaire et atréatif aux subtiles variations qui ne bercent pas longtemps de candeur. Les solitaires ont bien du courage : voir sa gueule sale et pourrissante tous les jours jusqu'au dernier, jusqu'à la mort et l'oubli." Artificiel, hein ? C'est le reflet d'une humeur précise, mais ça faisait du bien. Je vais écrire un bouquin je pense. Ça pourrait être une thérapie. Ou peut-être juste de la thune. Je pourrai avoir des fans, et ils m'écouteraient parler. J'existerai, je pense.
Bon il se fait tard. je dois y aller. Merci de l'invit' mec, sympa. Fais la bise à Michelle de ma part. Ouais, merci. Oui, oui, je peux rentrer tout seul, c'est bon. Allez, à plus. Oh ? Pourquoi tu réponds pas ? Tu pourrai être poli au moins. Allez ! On fera jamais de toi un bon civilisé. Mannequin à la con.