BLACK OUT DE NUITS SANS RÊVES

souvenirs sur presque rien - un blog fait par un mec qui aime pas les blogs. Ah ben bravo.

samedi 22 novembre 2008

Chronique ordinaire 29 - Plus près de nous probablement (noir fluo #1)

La marche est lasse. L'œil est atone ; et les visions : toujours sédatives. La marche est lasse, et la chaussée est humide, brillante de pâles lueurs. La pluie abat l'humeur mais ne la noie jamais. La pluie fait miroiter d'autres luminescences intangibles. L'alchimie miracle de notre dernier siècle : le goudron changé en cristal. Les furies d'acier sillonnent l'avenue, dispersent les vagues. Les néons irradient depuis leurs niches comme des blasphèmes fluos, et se reflètent au sol et sur les vitres comme les germes du malheur. Seule la lune garde une pâleur digne ; dominant tant d'artifices condensés, elle s'impose de nacre. La marche est lasse et les yeux fatiguent après chaque rues. Tant de possibilités scellées à chaque angles, et tant de barrières abaissées, et tant de murs d'aciers dépliées. Un vertige de moiré qu'intensifie encore la pause des lumières : les sens abandonnent.

Mais d'autres sont venus aussi se vouer à l'appel des besoins. L'hiver les repousse, et il fait encore chaud là où reposent les denrées, insipides pitances, nécessaires fournitures, vraies pénitences. Un monde où chacun trouve sa place, immobile. Couloirs d'un blanc immaculé, quadrillé de veines noires recueillant la poussière. Fourmillement de bruits, essaim de cris, ruches comblées d'exaspération. Produits alignés, clients alignés, caissières alignés, achats alignés. L'attente, et le temps terriblement tendu. Les tapis roulants d'un noir presque gris drainent les besoins. Les besoins attendent leur tour. Le Bonjour aussi à son heure. Salope, nous partageons le même air (vicié) depuis six minutes et ton pathétique accueil se laisse désirer. De sursis en suicides quotidiens, la sève coule et s'amasse comme de la cire chaude. Affront brûlant sur la peau nue, à vif cet hiver, par les habitudes qui n'aboutissent pas. Dépression de toutes les veillées du monde, des rites insultants, de la vie qui bouffe tout. Et le prochain veau avec ses trente-quatre couches pour son futur sacrifié, il traine son paquet l'air nonchalant, comme ce bébé sur l'emballage, au sourire excédentaire de dents trop blanches, extasié d'avoir poussé sa merde dans les filets soyeux du monde libre. Aux torche-cul de la presse télé d'avoir le dernier mot, car ils sont sans-appel : DUR DE GARDER SON COUPLE STABLE QUAND ON A UN SEX-SYMBOL A LA MAISON. Le sac est au coût supplémentaire de trois centimes. Et merde, 62 euros et 43 centimes pour gagner le droit de recommencer les mêmes grimaces la semaine prochaine, merci bonne soirée.

Au dehors rien n'a changé. L'équilibre est ténu, comme toujours, les filets de la nuit sont distordus ; mais le flou reste inélégant. Les pieds continuent de trainer le corps, pesant d'une nouvelle charge ; et les flaques sonnent encore pareilles sous les semelles usées. Les avenues oppressent trop, on oblique et l'on s'égare dans les couloirs des venelles, les lampadaires flottent quand même au bout, halos de félicité ou presque, semés sur l'ardoise nocturne. Le béton, la pierre, le plomb, l'asphalte, le goudron, forment le chemin, le fer est une balise comme ses centaines de poteaux plantés là comme pour crucifier la ville. Seulement, les clous ne sauteront jamais. Hier ne renaîtra pas. Il habite aujourd'hui, comme un cancer, et l'on marchera chaque soirs avec, inchangés, la digestion d'hier ne transparaissant jamais le lendemain, et ainsi de suite jusqu'à la précession des équinoxes ou l'apocalypse Maya, grecque ou savoyard. Tout se camoufle. Si l'on voulait asservir la ville demain, il faudrait se grimer en étron, ou se planquer dans une poubelle. Personne n'y ferai attention. Qui défendrait la ville ? Voilà un enfer publique que personne ne voudrait ranger. C'est ainsi : les pensées échouent sous la fatigue, comme des larmes de Révolution(s) plus sombre que l'encre, déposées sur le buvard incolore de l'urbanisme dans ce cycle infini qui les renverra ensuite aux nuages du ciel, pour pleurer les jours suivants sur les regrets intangibles d'une humanité fissurée, dont les failles échoueront encore à retenir ses même regrets, etc.

Et dire que la nuit ne fait que commencer.

Posté par slowmotion à 20:28 - chroniques ordinaires - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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