dimanche 21 décembre 2008
Rêves sans nuits
Kyushu retient son souffle, et avec elle, un pays insulaire intégral. L'horizon suggère une frondaison d'étoiles en bouquets ardents. Le reflux inique de torrents de lave océaniques forment un tsunami rougeoyant, à l'écume bulbeuse et noire. L'abdomen de la Terre gémit, et un séisme fait vriller l'Asie entière, annihilant 47 appareils étatiques en une éphémère salve de syncopes. Le terrain est préparé, la menstruation magmatique convertit par une propagande intensive de rejets incendiaires les habitants en cendres. Les libertés témoignent de leur émoi : "L'Asie était toujours un marché à conquérir. Ainsi soit-il, Dieu les aura eu avant nous dans sa splendide miséricorde. Cela dit, nous gageons pouvoir bâtir un nouveau Pompéï de ces restes funestes, cela bien entendu, pour la mémoire des victimes et la culture des citoyens encore respirant".
Eimrich rechigne à rentrer chez lui. Le sycomore étend sur lui son ombre de feuillage, tamisant doucement la chaleur soutenue de cet été méditerranéen. Le flanc de la montagne, en amont, fait naître dans l'esprit du vagabond un sentiment diffus de nostalgie ; nostalgie pour quoi, pour qui ? Todd le chien suit ses pas jusqu'à l'annonce d'une cavité souterraine obscènement béante. Un refuge oubliée des contemporains du jour. Le périple mène les deux compagnons à une source d'eau minérale extrêmement chaude (82°C au thermomètre de l'adolescent.) Le chien découvre l'insipidité du calcaire à force de lapements curieux. Les "ouaf ouaf" ne les rendront pas plus comestibles. Creusant l'écart, le garçon explore les recoins infinis du silence, caresse le froid imperturbable de la pierre. Il empoigne une stalagmite, teste le piquant de son extrémité (une angoisse timide bat à ses tempes.) Images confuses d'une Auvergne aux richesses naturelles surexploitées, et de cavernes insupportablement remaniées. Retours frénétiques d'un diaporama illimité de visages crispés de touristes anonymes, lunettes noires, chemises ronflantes, sueur fétide, dents jaunes ; accents étrangers véhiculant le même mépris confortable des Ailleurs. Enfance aux creux d'un arbre. La montagne comme gnomon d'un cadran solaire hors-norme. L'ombre insidieuse, qui ne fuit jamais. Les rechignages d'un chiot, les morales du père omnipotent, le viol des mots, les renseignements ostentatoires, la pollution du genre humain.
Dame de pique insémine l'as de cœur ; "scène sanglante dans les montagnes allemandes. Suicide ou meurtre ? On soupçonne un individu canin du drame"
Orages insoutenables lacérant de stries aveuglantes le ciel Mexicain. La météo fait danser les républiques bananières du continent sud-américain par décharges sporadiques. Boléro et rumba sur toutes les peaux halées d'un angle du monde. Ouverture sensationnelle d'un dance-floor géant au pied du futur cataclysme. "On dansérra l'Apocalypse !" affirme un notable local. "Lé gens veulent expérrimenter dé sensationes fortes, hé. I voient les rremous du cielleee. Yé suis la pourr leurr dirre : tiu peux le fairre ! 1500 pesos la demie-heure".
La Syrie en débâcle se lance dans un assaut désespéré de la "salope israélite", après de brillants succès militaires en Égypte. Fort du soutien Turque, les civilisations arabes entendent bien recouvrir leurs terres. Succès mystifiant du wahhabisme ; sursauts antisémites jusqu'en Autriche ; ; bombes atomiques en nuées sur les émaciés grotesques et barbus ; la "menace sioniste" enterre dans le feu et les radiations ses ennemis éternels. Pogroms importants en guise de réponse ; on brandit des drapeaux swastikasé en Inde ; le président français, natif de Jérusalem "a d'autres chats à fouetter".
Alexandra, transgenre glamour, suçote le lobe de Marc, homosexuel refoulé Marxiste, qui survole timidement de ses doigts fins la croupe de sa conquête. Il tressaillit quand une main s'attarde sur l'empreinte bossu de son sexe en érection. La chaleur est étouffante. Le passage des lèvres grossies artificiellement d'Alexandra sous ses pectoraux, puis autour de ses tétons ne font que l'amplifier. Il/elle descend sa bouche jusqu'à la ceinture de Marc ; adroitement, ses dents saisissent la boucle de ceinture dorée, et libère petit à petit la pression sur le pénis crispé. Comme une nausée, son propriétaire ressent une envie fugitive de pleurer. La culpabilité est noyée aussitôt dans la salive d'Alexandra. Et Marc succombe à l'orgasme, après cinq minutes tiraillées entre calvaire et extase. Dehors, l'aurore est noire. L'ambiance, atroce et implacable : des rebelles appellent à l'anarchie, exacerbent la lutte des classes, brûlent, détruisent, hurlent. Le plexiglas des défenseurs de l'ordre s'emploient à les corriger de leurs doutes trop vite allumés, de leurs craintes illégitimes. Le ballon géant d'un publicitaire de renom propage le dicton du jour, comme il est coutume depuis l'avènement du nouveau dictateur Chilien : "L'ARGENT DISSIPE LE MALHEUR TOUT COMME LE TRAVAIL ENDURCIT LA JOIE". Marc et son sexe pleurent en silence ; un sniper dissident vient de pénétrer une partie d'anatomie jadis inexploré chez Alexandra, qui n'en demandait pas tant.
Mes yeux sont noirs et blanc. Vidé de toute couleur. La vérité n'a pas d'odeur, ni de son, ni même de saveur. C'est une surface plane qui prend bien la couleur. On la ternit selon son bon vouloir. On la parfume, on la maquille, on l'invente. Les cartes et les définitions ne sont pas de la vérité. Mais tout est vérité. Il faut juste rendre à son regard son incolore originaire.
Bobby "naughty Bill entame son discours inaugural (d'un musée décrété sans avenir, voué à cultiver les souvenirs des différents régimes politiques alternatifs à la démocratie) : "Dans un monde de faux-semblants démocratiques, l'aliénation commence par la cataracte des valeurs vitales." Incompréhension et hilarité dans les rangs benêts de badauds égarés. Jets de canettes de bière à 1$ et 50 cents. Huées. Rires. La tension culmine vers un summum historique à New York quand Bobby s'empare d'une AK-47, vestige destiné au musée, et décide d'aérer les bidons oisifs des américains ignares. L'inculcation de valeurs alternatives ne prend pas beaucoup ; un commando de SAS rétablit la vérité par un bombardement expéditif. "Une mission civique, nous explique leur commandant, une expédition punitive pour l'honneur des honnêtes patriotes mort pour la folie d'un simple hérétique."
Le vieil homme a tiré sur sa pipe, puis il a soufflé. "Tu vois ça mon petit, c'est du brouillard. Sauf que le brouillard est gris-blanc, et pas bleu. Et qu'il est plus dense. Mais c'est presque pareil." L'enfant n'a pas bougé. Le vieux semblait danser à force de faire balancer sa rocking chair. Le mince filet de fumée qui s'extirpait du réservoir de sa pipe continuait d'amuser le petit. Dans la chambre d'à coté, deux femmes pleuraient en silence. Elles semblaient échouées sur les draps vert pâle du lit , et leurs sanglots brisaient le silence plusieurs fois par minutes, comme des battements sourds, comme une volée de pas craquant des flocons de neige pour une marche hivernale. Le vieil homme semblait fatigué. L'enfant osait à peine respirer, à genoux, stoïque devant son grand-père, les yeux écarquillés. La fumée continuait de filer. Une des deux femmes a rabattu un bout de couverture sur ses seins nu. Elle écumait de rage, de moins en moins capable de se reprendre. L'autre femme, assise et à moitié caché par la couverture, balayait le vide de son regard. Comme absente, elle fixait un point précis sur les murs blancs de la chambre à coucher, ou peut-être contemplait-elle la vue offerte par la fenêtre. La tête s'est baissée et la femme a fixée son entre-jambe, pensive. (Nous sommes lascives, pensa-t-elle, non sans fierté.)
Vu dans un journal clandestin de France, "Mouton noir" : Sourires déconfits en Bretagne, où l'on vient de découvrir les restes de trois touristes dans un des blockhaus récemment réemployés. On porte spontanément les soupçons sur la Police Suprême de l'Empire Franco-Belge, suspecté depuis longue date d'abus en tous genres. Démenti absolu du porte-parole du Ministre de la Bonne Justice : "les sévices relevés sur les corps des victimes innocentent nos officiers, car seul des maniaques auraient pu procéder à de tels horreurs. Mais devant la carence nette de délicatesse des attaques de notre prétendue presse, nous avons décidés avec Monseigneur Le Très Vénérable Empereur de supprimer toute organe journalistique. Cela vous apprendra à manier le jugement pondéré."
Max s'emmerde seul dans la cuisine, en caleçon et chaussettes, à trouver le courage nécessaire au sommeil dans un pack de douze, désormais sévèrement attaqué.
"-Caro, tu fous quoi depuis 'taleur ? Ca fait trois heures que je t'entends plus jacasser, tu dors hein ?"
-Nan, je lis.
-Ah parce que tu sais lire maintenant ! Et tu lis quoi d'abord ?
-Les amours jaunes de Tristan Corbière.
-De la poésie ! Vas-y, tu lis de la poésie maintenant ? De mes bouquins de poème ? C'est bien ça ? Tu lis MA poésie ? Ta cru qu'une cohabitation du lit incluait un partage de culture ? T'es complètement fêlée ma parole ! Allez, dis-le. C'est une provocation ? T'es en chaleur ? Le chat te suffit plus ? Tu veux de la vraie virilité hein... Tu t'échauffes avec de la poésie ? Vraiment ? Tu t'excites avec le bout des pages, hein, vicelarde, salope...
-Oh mais ta gueule."
Max reporte son attention sur la bière.
Quand Monsieur Lassuie entreprend des plaintes contre les tagueurs obstinés qui sévissent dans son quartier, le poste accuse d'un manque flagrant de professionnalisme. Soi-disant "trop occupés" par "des problèmes d'envergure autrement plus considérables", on lui refuse la moindre aide. Ainsi doit-il assumer quand il rentre l'air contrit de ses voisins... qui voient en lui une sorte de surhomme juridique du fait de son emploi dans un syndicat pendant de longues années. Alors, comme chaque semaine, toute la troupe retrousse ses manches : ensemble ils plantent la seringue hebdomadaire d'héroïne frelaté que leur fournit Le Parti de Résistance Citoyenne. La substance oblitère petit à petit même les inscriptions fluos des graffitis importuns : un "A" jaune dans un cercle, contourné par des étoiles rouge vives, jouxtant une gigantesque croix chrétienne violacée. Plus bas, quelques croix gammées d'un bleu éclatant cohabitent avec des faucilles-et-marteaux crème. Le logo Nike est vert, le Peace & Love est simplement noir. Un drapeau tricolore blanc-blanc-blanc, baveux, domine ces hordes de symboles. Le concierge du lotissement sali s'aventure parmi les junkies qui, enfiévrés, se ruent sur lui comme une légion de morts-vivants, partageant ensemble ce repas frugal. S'ensuivront un viol du cadavre, puis son immolation, puis un nouvel exercice sexuel, puis un autre feu, puis les symboles flattés par le feu irradieront de bienveillance solennelle sur les affres du monde entier, et l'on oubliera le lendemain ce que fut la veille.
Fébrile, l'ironie du soldat a déserté sa vaillance réputée imprenable. Seul, dans l'immensité aride du désert de Gobi, pris au piège par des sagouins pédérastes apatrides, il ne peut plus que prier pour son Salut. Il tente de reproduire un geste archaïque, que ses parents lui imposaient quand il était encore ce bambin blond et grassouillet. Le geste de croix. Combien de temps le séparait de son apprentissage des traditions messianiques ? Merde, les gestes dessinent une croix, cela est sûr, mais dans quel ordre la faire ? Bas-haut-gauche-droite ? Haut-bas-droite-gauche... Haut-bas, ça il en est convaincu... mais après ? Furie d'explosions au nord d'une dune gelée par des siècles de froid. Une autre faction rebelle détourne l'attention de ses ennemis, et le soldat décide de courir, courir loin des fous, des tueurs d'enfants, des cons, des professeurs, de l'ordre et de l'honneur, dans une petite retraite appelé la conscience, dans la première cache sûre qu'il trouvera où se retrouver lui-même, loin du bruit.
Tom éteint la télé, dis au revoir à sa maman et file se chercher une glace. Chocolat-fraise. Un petit garçon de rue le fixe, l'air à la fois implorant et résigné. Tom, irrité de tant d'attention, récolte dans sa paume un peu de gravier, et le lance aux yeux de son nouvel ennemi. Qui pleure, puis appelle sa maman qui n'existe pas. "Petit con", pense Tom. Il étale sa langue rubiconde sur sa glace bicéphale, puis recrache aussitôt, toussote, s'alarme. "AU SECOUR MAMAN JE VAIS MOURIR !" Un peu de gravier avait échoué sur l'objet de sa gourmandise. Rasséréné, il prévoit d'exterminer un jour tous les gitans miséreux qui pourrissent la vie des riches jusqu'à leurs palais.
En rentrant des cours, Josh songe à la fille qu'il pourrait inviter au bal de fin d'année. Ses critères sont simples : il faut qu'elle soit bonne et apte à baiser, avec un minimum de classe dans la tenue, et un brin de richesse étalée. "Ha ha ! du gâteau." A quelques mètres de lui, Peter réfléchit à la même question. Ses critères sont simples : il faut qu'elle soit de la même espèce que lui. Comme un écho à sa pensée morne, il encaisse un violent coup de pied au coccyx. Réminiscences aiguës de sa coxalgie de jadis, imagination fondue d'une possible ankylose pour demain. Il laisse quelques larmes saler le béton, qui n'a pas grand-chose à foutre du malheur d'autrui. Josh y va de son rire tonitruant, rapidement relayé par un gang de nanas généreuse en matière fraiche et peu regardante sur l'intellect. Son ego s'en voit gonflé pour la soirée entière, qu'il passe au stade voir un match de football américain, finale d'un tournoi interscolaire. Une douleur à la jambe l'empêche de jouer quaterback : il passera donc vraisemblablement le match à bombarder des Peter de cacahuètes. Conclusion naturelle pour une journée aussi morne que celle-ci.
Daniel admire un autodafé au cœur de la banlieue Dublinoise. Le gouvernement a entreprit de sauver les âmes pures issues de leur génie social. Génie insalubre juge-t-on, tant que subsisteront à la portée du citoyen lambda des "échantillons de souillure avérée" tel que la littérature pornographique ou "n'importe quoi qui puisse outrager les mœurs respectables". Sont disposés ainsi deux piles, bien distinctes par une file de policiers armés, de bouquins. Le premier, ridicule, condense l'ensemble de la littérature "ayant pour fin une masturbation de son lecteur", tandis que le second rassemble à peu près tous les autres livres. Après un début pénible, contrarié par quelques averses, le feu s'est propagé comme il se doit, et deux flammes immenses consument quantité de choses dérisoires, comme l'Histoire, ou la culture. Daniel éructe un fédérateur "VIVE LA LIBERTÉ !" largement repris par ses concitoyens. Juchant en haut d'un toit de commerçant, il jouit d'une vue imprenable sur la purge de maux, tout en évitant la fumée. "Je suis Néron, je contemple Rome brûler. Manquerait plus qu'un bon vin." Un arc-en-ciel vient auréoler d'une grâce quasi-divine les agissements crypto-fascistes du jour. Le soleil pare Dublin d'une majesté nouvelle ; la poisse dégoutante des égouts s'est changée en une rivière pure, si bénie qu'elle nettoie même la vaste tuyauterie de la capitale (mais on ne s'en aperçoit pas pour l'heure.) Des changements plus visibles se manifestent également en surface : des fleurs poussent entre les pavés, de toutes les espèces du monde : un baobab domine le balcon d'une vieille bourgeoise, moche et vieille et lubrique. Les nuages engendrés par l'autodafé se teintent de rose, puis de vert émeraude. Des étoiles se dessinent, incandescentes, en plein jour ; le raisin fermente en un crû fabuleux, derechef. Des ailes poussent au dos de tous les citoyens (même les noirs, qui de toutes manières viennent de blanchir.) Les églises, puis la mairie, ouvrent leurs lourdes portes, laissant échapper une profusion de lumière chaude et blanche. Ébahis, les habitants en perdent leur langage, car ils savent désormais la futilité des mots et des lettres. Le président verse des larmes (de miel), subjugué par l'émotion. La candeur unit toute une nation ; et une partouze commence, sous une ondée rafraichissante de vin, éjectée des nuages dorées du ciel.