mardi 5 mai 2009
Chronique ordinaire 30 - En cercles et sillons
Le gamin sifflait depuis 5 minutes. 5 bonnes minutes. Il sifflait sur son tricycle en faisant le tour du square. J'avais mal à la tête et ce boucan commençait à me filer des nausées, ça plus le sourire niais du gosse qui se croit bien innocent et sûr de ses droits - alors que c'est juste un casse-couille de plus. Le soleil tapait fort, l'asphalte semblait coller à mes semelles. Les rues étaient désertes, l'air était chaud et humide. J'étais en nage jusqu'aux tréfonds de mon fut trop serré. Malgré tout j'étais bien ; en osmose avec le monde, cette avenue calme et silencieuse, le square moche, les vieilles en fourrure qui promène leurs petits chiens à la con. Mon petit bout de paradis en une matinée paisible d'été. J'ai baillé, levé les yeux au ciel. Quelque chose n'allait pas. La quiétude était trop parfaite. Le gamin avait garé son véhicule et me toisait depuis l'autre bout du square. Il était petit, brun, les cheveux presque à ras. Ces yeux balançaient dans tous les sens, comme si le môme était en permanence à la recherche de son cerveau. Je l'ai considéré 3 secondes puis j'ai lâché l'affaire. Puis je l'ai senti s'approcher, le pas impérieux. Il était terrifiant à essayer de me fixer malgré le chaos perpétuel de son regard. Il brillait d'une intensité qu'on retrouve d'habitude chez les plus détruits, ceux qui ont pris le temps pour ça et passer l'école primaire.
-Bonjour monsieur, vous auriez pas une cigarette ?
J'ai froncé le sourcil.
-Pas pour un mioche de 8 ans en tout cas. Passe ton brevet et on verra.
J'avais vraiment rien de toutes façons. Le môme s'est tiré. J'ai très distinctement entendu un "connard" ponctuer ses petits pas trainant. J'ai essayé de me détendre du mieux que je pouvais après, plier ce foutu banc à ma volonté supérieure et en tirer un confort qui soit un minimum reposant. Mais plus j'essayais de positions différentes, plus le bois me faisait mal, alors j'ai arrêté. Je regardais le gamin sur son tricycle. Il sifflait plus. En revanche, il semblait bien décider à tourner autour de cette place jusqu'à ce que le soleil même fut hypnotisé. Je me penchais en avant les yeux fermés, écoutant la musique de ces roulettes du malheur. Je domptais la nuisance, j'en faisais une commodité de plus à vivre, puis je somnolai un coup. Tous les regrets passés s'évanouirent en un gros nuage noir où je pouvais doucement fermer ma conscience, dans la parenthèse vide et familière du sommeil. Les souvenirs de ces dernières nuits, de mes premières années, l'amertume des chutes passées, la peur de celles qui restent à traverser, tout s'éteignit aussi facilement qu'avec une panne de courant.
L'éclat du ciel avait du se faufiler sous ma casquette et me titiller l'iris, ou peut-être que je n'avais plus envie de dormir. Je me retrouvai au même endroit, avec le soleil, le square, le soleil au zénith, le gamin en tricycle, comme si le sommeil en soi était un rêve, un petit mirage de plus, à peine moins grotesque que les autres.
-Il est quelle heure ? je demandais au petit.
-Midi trente m'sieur !
-OK, merci. Ce foutu gosse avait donc pas de mère ?
-Vouzêtes sur que vous avez pas de clopes ?
-Ouais ouais.
-J'vous crois pas.
-Rien à foutre.
-Vous ressemblez à mon papa.
J'ai soupiré.
-T'veux pas retourner faire un tour de tricycle ? t'es plus à une centaine de kilomètres près.
-D'accord m'sieur.
J'suis allé me chercher un journal. L'appart' serait vide jusqu'à 14h, à partir de quoi on pourrait m'ouvrir. 2 heures à user sur le même banc pouri. Autant rajouter de la lecture pourrie à ce prix-là. Arrivé au bureau de tabac je zieutai le tas repoussant des magazines à gossips, désespéré de divertissement quelconque. J'en embarquais 3, de quoi tenir au moins un quart d'heure. Il faisait une chaleur à tomber, le proprio gouttait, sa chemise blanche tendait fortement vers le gris. J'ai pris un paquet de Marlboro light ce faisant, et rejoint mon banc adoré. Le gamin était toujours là, à truster son circuit invisible. Il m'a tout de suite remarqué.
-Vous avez des cigarettes maint'nant m'sieur ?
-Ouais ouais, vas-y prend.
-M'ci bien.
-Pas de soucis. Tu veux bien me laisser en paix maintenant ?
-Va te faire enculer.
-Bon okay, je trouverais un autre square.
Le rugissement des voitures sur l'avenue avait repris. Les gens avaient finis leur grasse matinée, ils repartaient conquérir ce qu'ils n'auraient jamais : le silence. Surclassant le monde entier dans leur course folle pour survivre, tous frappés du même mal qui vous ronge de l'intérieur, fait imploser vos intestins. L'angoisse piteuse, l'absence de réponses. Je regardais le gamin décrire des cercles autour de ce square, cigarette plantée au bec. Il avait gagné. "PETIT CON", j'ai fais. Il a pas moufté. J'ai pris le banc de l'autre coté de la rue, devant une maison de retraite sans histoire et j'ai ouvert le premier magazine. Je me sentais con. J'ai sauté presque toutes les pages, puis j'ai visé la poubelle et lancé ce tas de merde, mais j'ai raté. En face, le gamin venait de se viander, face la première. Il pissait le sang. Jusqu'à 14h, j'ai regardé son corps inanimé occuper l'espace au sol, comme si c'était une canette ou un journal. Quand les camionnettes se sont ramenées, elles ont dit que c'était probablement la fumée de sa cigarette qui avait gêné le petit et provoqué la chute. Il s'en tirait avec une commotion cérébrale et quelques jours à l'hosto. Y avait un flic avec eux, c'était celui qui l'avait découvert, la chaleur le rendait tout rouge fraise.
-Mort ! Mort qu'il faudrait que ce soit. C'est tout. L'fils de pute, il met pas son casque, il a eu que ce qu'il méritait. Fumier de fils de pute. Et il fumait avec ça ! J'en vomirais, tiens. Satané fils de pute. Pas de casque...
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