samedi 27 juin 2009
vidange de cerveau
C'était la nuit noire sur la plaine quand ils sont arrivés, toute une troupe, venu du fin fond des horizons, le regard grave et la conscience lourde, une nana chantait à tue-tête à l'arrière d'un pick-up pendant que son vieux briscard de mari renchérissait avec des "LA FERME CONNASSE". La troupe était à peine posée dans le patelin que des jumeaux bizarre ont commencés un numéro de jonglage avec des tronçonneuses enflammées et les vieux couples barbus faisaient "pas mal pas mal" et les vaches "meuh". Il venait de pleuvoir, la terre mouillée exhalait un parfum insidieux qui semblait avoir macéré pendant des années et n'avoir retenu que les regrets, ça s'évaporait comme ça sous les gens dans des nuages invisibles comme le plus beau phénomène naturel envisageable mais c'est les clowns pas-tristes qui détenaient l'attention des riverains et autres artisans va-nu-pieds. La place centrale du village contenait tant bien que mal tant d'agitation, et de ce terreau rebutant d'humanité condensé émergea un vaste chapiteau poétiquement jaune et rouge, couleur de hot-dog et de passion, on riait dans les chaumières après le fromage et les bedaines semblaient s'animer autour du nombril en des rictus sincères de dédain, les regards hébétés de vin se louvoyaient dans la citronnelle qui s'illustrait ce soir-là par un génocide consciencieux d'existences parasite. Le petit Michel regardait son visage décomposé par la laideur congénitale dans les reflets avantageux d'un vieux miroir oublié, pendant que des gamins du cirque se tenaient les côtes dans l'ombre, hilare devant un visage si disgracieux.
La route se crispait sous le flot intenable de voitures s'orientant vers les festivités. La tente du cirque ne cessait d'enfler devant l'opulence du peuple et le gaz des rots accumulés. Le programme était alléchant, la soirée s'ouvrant sur un concours de moustache entre les différents conducteurs de tracteurs de la région, la victoire échouant à la femme du maire malgré les protestations vigoureuses des spectateurs avinés. On jouait de la guitare dehors, sous l'odeur des gauloises et des pantalons trop serrés. L'hystérie général faisait croire à un soir de match de foot, ça gueulait pareil. Les limaces s'extirpaient des terres cultivées pour dresser leurs antennes sur l'agitation ambiante : Jeannot écrasa son mégot sur la plus dodue, qui se désagrégea avec un arôme de béchamel en un pus jaunâtre à peine noirci par la teinte ocre des intestins, qu'on devinait sous la courbe molle du jus. La police surveillait la jeunesse du coin au carrefour le plus reculé du patelin, mais à part une pie un peu trop audacieuse qui vidait les poubelles, rien d'illégal ne se fomentait, pas même un incendie. Vers minuit, la pluie s'imposa doucement, superposant au brouhaha festif le rythme des gouttes sur la toile, crépitement obsédant comme une femme coupée en deux, deux fois. Sous les tribunes, les gamins regardaient la déchance prendre forme entre deux mollets rose et moite. Trois clowns se dispersaient dans la salle pour divertir un maximum de gens, le moins inspiré leur tirant simplement la langue, ce qui énervait le patron du chenil local qui voulait oublier son boulot ailleurs que dans l'apéro. Un des gamins les plus idiot quitta la jupe froissée de sa maman pour aller pincer le cul d'une des danseuses, qui fit claquer son fouet comme pour répandre avec fracas la stupeur de l'évènement. Les moustiques vomissaient du sang et mourrait piteusement au centre de l'arène, loin de toute compassion. La femme du maire pleurait sous un chêne en fixant des flaques d'eau. Elle préférait les soirées foot.
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