jeudi 2 juillet 2009
Chronique ordinaire 31 - à quelques suicides près c'était génial
J'avançais vite, comme convaincu par une pensée invincible que je pourrais accélérer le temps à la cadence de mes pas. Je passais les rues sans les voir avec l'image rémanente d'une fille nue dans des draps défaits, ses boucles étalés entre les plis des coussins, la main pendante comme un signe d'invitation à l'oubli des contingences, j'appelais ça une Vénus, et je l'imaginais échouée dans mon lit, je la visualisais parfaitement, c'était plus intéressant que les trottoirs. La nervosité faisait danser les bifurcations, j'étais en nage, je pouvais sentir la sueur cheminer sur mon front, goutter de mes cheveux, je sentais l'adhérence de ma chemise se multiplier, le blanc devenir transparent et je demandais si mes pensées pouvaient aussi sortir de ma tête, s'offrir aux autres sous l'effet de l'humidité, et quelle aspect elles prendraient. J'imaginais un énorme brasier crachant monticules de fumées, de détritus, de vomi, de sang, puis je me suis concentré de nouveau sur la Vénus somnolente. De toute façons j'étais arrivé. J'ai tâté mes poches, constaté que j'avais l'essentiel pour une soirée : cigarettes, argent, boules quiès (mais ?), et même ma carte d'identité. Puis je me suis demandé si l'on était jamais réellement préparé à se fondre dans un microcosme plus ou moins hostile et si les armes les plus efficaces étaient effectivement dans ma poche. J'ai sonné à la porte. Merde, j'en avais aucune envie.
Anniversaire typique, gueules de con à 12 heures, 13h, 14h, partout, la source semblait inépuisable, "salut ça va tu fais quoi l'an prochain cool on se reverra non bon salut ouais ha ha ha", buffets aussi affriolant qu'une charogne devant une assemblée de rapaces en rut, c'est ce qu'on appelle une soigneuse harmonie. La chaleur desséchait le tableau, il faisait fondre les figures, baver les corps, il consommait les cervelets, renforçait l'attraction terrestre et séparait encore davantage les corps dans l'espace, tout finissait visqueux dans des rires en postillons, glaires d'humeurs mauves, petits pois d'émotions contradictoires, et tous ensemble ils courbaient l'échine devant l'incommensurable chaleur, tyran légitime de ce tas d'humanités fondu ensemble. Des rires frénétiques esquintaient les mâchoires, les dents pouvaient claquer au sol, ronger le sol, tout le monde pouvait être un rat, un nuisible poussé à proliférer pour le salut de ses erreurs, en quête d'un trou, d'un abri ou du recoin d'existence le moins pourri, le plus amusant, le plus incongru, le plus piteusement illusoire. C'était ça, suffoquer à vingt sous le maître-mot des sourires, du petit espoir à échanger, de l'identification réciproque et de l'estampe de lien, de l'ange ligoté foudroyé en pleine canicule par un accès de démence qui gesticule au sol, irrécupérable, en maugréant sa joie de mourir, ivre d'amour pour ses pairs malchanceux qui vont continuer à vivre au rythme de la musique anachronique. Les idées maigres perdait toute éloquence et s'écrasait en sol en de négligeable tas mou. Qu'importe, puisqu'il faudrait balayer sa race demain. Et ramener au pied de la porte les détritus du moment avorté. Tout ce qu'il manquait à l'étouffement n'était que l'exacerbation fatidique, celle qui aurait fait tomber les masques, liquéfier la cire : un bel incendie, juste là, entre les tables basses et le ventilateur, pour faire danser la folie, fermenter les regrets, et confondre tout dans le magma. Là, c'était la synesthésie la plus évidente, la plus immédiate qui me venait à l'esprit. Je cherchais mon paquet de cigarettes, et butait sur ma carte d'identité ; je retenais des larmes de joie. Je n'aurais pas voulu que la chaleur les avorte sans mon propre consentement.
L'adaptation ne se faisait pas, je n'y mettais pas du mien, à rester en marge du nœud brûlant d'activités, le grand pôle de rire qui se mangeait le réchauffement climatique dans les dents pas-trop-blanches. Je voyais Vénus. Elle chassait les choses vaines, et n'offrait rien d'utile en retour. Ne restait que le bénéfice du doute : l'illusion la plus parfaite, qu'on sait parfaitement illusoire, ne décevrait jamais. Elle flotterait comme un flocon dans la torpeur moite de la crevasse festive et comme une luciole elle zigzaguerait, comme ce genre de signes qui fascine pour rien, elle vivrait, voilà tout. Devant les rétines larges, les yeux humide, l'émergence des cernes, le vacillement des épaules, la chute se préparait et attisait les rêveries comme une dernière envie fugitive d'espoir trompeur. J'avais sommeil mais je demeurais alerte, et j'ai compris que c'était le cas d'à peu près tout le monde. "Bande de cons, pas étonnant que vous soyez tous aussi fêlés." Je me sentais sage. J'avais envie de le déclarer aux autres. De pousser les restes de victuailles des tables et de sauter dessus, mettre ma chemise en lambeau, sauter, me lécher le coude, pisser par terre, gueuler que C'ÉTAIT UNE SUPER SOIRÉE. Mais ça aurait été une joie sincère, or visiblement il n'y avait pas de place pour de tels débordements ici. J'ai haussé mes épaules, elles devenaient lourdes, et j'ai revu Vénus. Salope.