vendredi 3 juillet 2009
Casse toi tu prends trop de place
Mon lit ne sera jamais assez grand pour deux personnes. Un humain dégage trop de chaleur, un humain a la bougeotte, un humain ronfle, parle, bave en dormant, un humain ne manque pas de tourner en ridicule votre pyjama douillet, un foutu humain pète 11 fois en une nuit, gratuitement, et allez savoir quelles conséquences ça peut avoir sur vos rêveries - pour ma part je ne parierais pas sur de l'inspiration lyrique. A supporter tout ces désagréments, qu'est-ce que vous récoltez ? au mieux, un appât maison de chair et de sang pour occuper les moustiques, ce qui est, je l'admet, très rigolo, faire diversion en offrant un corps nu à ces saloperies de vampires vaudrait presque une nuit d'inconfort, à condition que les piqûres se comptent en dizaines, pas moins.
L'autre problème persistant, c'est l'auto-censure qu'impose la présence du gêneur : ne plus bouger, ne plus gémir, s'arrêter de respirer bruyamment et se contenter de sa position initiale, même si elle vous bousille le bras, même si vous avez envie de chourer un coussin pour sauver un peu votre ersatz de confort ou étouffer l'importun. Pas vraiment les conditions idéales pour sombrer dans les bras de Morphée, qui ne s'est jamais révélée aussi attirante, la vache. Du coup on se retrouve à tester ces rituels à la con sensé précipiter le sommeil, genre le décompte des moutons, bééh bééh. Cette invention du genre humain devrait témoigner devant tous de la connerie de notre espèce : quel est l'abruti qui va s'endormir en donnant dans l'activité neuronale ? ce cliché c'est du sadisme parental savamment distillé. Essayer sérieusement de dormir en vous concentrant sur du réel, et à part constater que vous êtes une sombre merde vous allez surtout vous emmerder formidablement. Et si en plus vous vous figurez cinq secondes que votre voisin fais la même chose, vous risquez de ne jamais vous en remettre. Ce que la présence d'un foutu humain vous rappelle continuellement, c'est la position que vous occupez, par rapport à lui d'abord, à toute l'espèce ensuite, puis au lit bien sûr. Ce qui décuple l'envie de fuir et donc de dormir, tout en vous refilant assez d'adrénaline pour suer un peu plus et rester éveillé.
La solution dans ce cas, c'est bien sûr d'être complètement défoncé, ou bourré. Mais même, ce n'est pas si simple. Après des joints, vous avez chaud, vous transpirez, de légers vertiges vous donnent un air rubicond ou abruti selon votre chance innée, et derrière l'apparente douceur de vos sensations généreusement anesthésié, votre cerveau semble déborder, vos sensations s'excitent, vous sentez battre votre cœur rageusement et entendez votre respiration. Le calme ne suffit plus, l'intérêt se recroqueville sur l'imagination, vous déliez vos délires sur la toile de fond flouté de votre taux de THC... vos veines palpitent, vos tempes battent une nouvelle mesure, vous voyez un âne mâcher des étoiles dans la poche d'un Roi... vous en oubliez de dormir. A partir de là, mieux vaut ne pas oublier que le dormeur d'à coté n'en a probablement rien à foutre de vos visions ridicules. En revanche, si vous êtes penché sur la bouteille, la chance peut vous sourire. Vous pouvez presque être sur que vous allez oublier votre acolyte (en espérant que ce ne soit pas sous du vomi).
On passe un tiers de sa vie à roupiller poing fermés, à brasser du vent en forme de rêve, dessins animés mal-écrits qu'on comprendra jamais comme il faut, et à fuir une journée avec soulagement et sûreté en sachant parfaitement qu'une autre suivra juste derrière. Et le lit se pose là, rectangle au moelleux délectable, espace rassurant où se calfeutrer, exil infiniment renouvelable soirs après soirs, le siège central de notre vie que l'on scrute l'air de rien à travers le noir envahissant des stores baissés, refaisant toujours en sens inverse, par la technique contre factuelle, le sens de nos actions, quelque part entre les onze pets que le sommeil ne retiendra pas longtemps et la quête infinie de la position idéale, cette putain de panacée. Et après, vous trouverez des moralisateurs affamés de slogans accrocheurs pour vous demander avec insistance et postillons de prendre position ! si vous vous coltinez une insomnie, on ne vous en voudra pas de fumer l'enquiquineur. "Prend position ! -Mais je fais que ça !" Et c'est sûrement là que t'en viendras à la conclusion que son cerveau ne s'est jamais réveillé, vraisemblablement.