BLACK OUT DE NUITS SANS RÊVES

souvenirs sur presque rien - un blog fait par un mec qui aime pas les blogs. Ah ben bravo.

vendredi 30 octobre 2009

33 - la lune au fond de mon vide

C'était des nuits de lune sans lumière. Les pas crépitaient sur les trottoirs avec l'écho des éclats de rire ou les hoquets des passants éméchés. Parfois un mec allait chuter sur la voie pavée de la route, ou bien vomir sur un capot. Quand on passait le matin la rue semblait avoir la gueule de bois. On y trouvait des bouteilles vides, des canettes, des tessons, ainsi que des dents brillant sur le marbre terne des devantures, les soirs où y avait foot. Plus important que les matchs eux-même, la prolongation se joue souvent devant les bars, au carrefour d'une avenue déserte passé minuit. Un peu comme celle où Tim venait vider son angoisse. Un type pas clair, au regard irrémédiablement torve qui vous foutait les jetons en même temps qu'une sourde envie d'aller pisse ailleurs. Il se tenait toujours près de la porte des chiottes, parce qu'il tenait pas l'alcool malgré sa carrure de boxeur poids-lourd. C'était sa grande timidité sur la vie, sa gerbe, il pouvait pas la montrer à n'importe qui. Il l'évacuait illico dans les chiottes, au premier frisson, le reflux de vomi qui tire l'alarme et brouille le regard, si bien qu'on ignore si nos yeux nagent bel et bien dans un liquide lacrymal ou acide. Il appelait ça avoir les yeux au fond du ventre. C'est pour ça qu'il montrait rien de son sésame, Tim, il avait l'apanage sur le contenu de son bide. Il assumait bien le statut de sa gerbe, pour lui c'était naturellement quelque chose de viscéral, au sens propre et au figuré, et on balance pas n'importe où ce avec quoi on fait corps. C'était une pudeur du sentiment, dans un rade paumé après minuit quand les riverains se branlent sur du porno à paillettes et que les gros bras des boite de nuit commencent à trier. Posé là devant sa porte des chiottes comme un videur, il façonnait lentement dans son acide sa prochaine production aigre, en sirotant de la bière à la vodka, introduction tranquille à une nuit de bouillie où toute matière redevient humble pour accueillir la masse des hommes dans un lit, sur une chaise vermoulue, sur la chaussée impavide, le ventre au-dehors, le dos plaqué, et les yeux usés, comptant dans sa tête ce qu'il y a compter pour accélérer l'hypnose du corps qui ne tient plus.

L'écran jactait plus, le match avait été décevant comme toujours, pour valider un peu d'orgueil, remuer un peu de passion factice. Un gros malabar en blouson de cuir s'est levé à l'annonce des résultats pour beugler un juron incompréhensible à la face de l'arbitre, qui n'a pas réagi. C'était que 22h30, une heure prospère et plutôt tranquille où l'on ne rencontre que les plus téméraires, les plus insoumis. Au coin prisé de Tim, ce tabouret incommodant près des toilettes, jasaient un groupe de merdeux qui sous leurs mèches aberrantes parlaient politique avec une véhémence policée. Il faudrait attendre minuit pour que les opinions battent en retraite vers le lit réparateur de conviction. Les piliers de bar ne calculaient pas les jacasseurs adolescent. Fallait un mérite que seul donne l'âge pour prétendre à l'aigreur qui pourfend, au crachat qui ne porte pas loin mais retombe avec grand bruit. Un trio d'irréductibles tenaient ce rôle d'archétype, avec tellement d'aisance et si peu de calcul qu'on n'aurait su les re-diviser. Ils formaient un genre d'entité tricéphale propre à ce coin reclus de la ville, un cerbère de l'imaginaire ivre-mort. Tim faisait pas plus attention à cette attraction qu'au match. Penché sur son cocktail amer, il contemplait d'un regard lunaire les bulles remonter dans le verre. Il était comme ça, il disait. A force de trop trainer à l'air libre sans emploi ni mission il avait fini par perdre ses bulles. C'était son idée fixe, il se voyait buller sur un comptoir forçant l'admiration d'ivrognes bavards et d'un barman inutile jusqu'à ce que le temps lui fasse un coup de pute qui le laisse handicapé, insipide et sans valeur. Tout juste un excitant vaguement alcoolisé qu'on s'enfile pour relancer un brin les vapeurs festive. Tim avait jamais triché avec la vie, c'était la vie qui l'avait pipé. Il avait tout de l'œuvre d'art salement buriné, ouvragé de la nature et des civilisations, colosse de rade à faire frémir les cartes postales ringardes des quartiers taciturnes. Mais tout chef-d'œuvre qu'il était, Tim, il ne valait guère plus qu'une attraction de fête foraine, un petit divertissement de fin de semaine dans un coin qu'il ne délaisse jamais.

On pouvait sentir que pour le vieux Richard, barbu incolore porteur de lunettes rondes, Tim valait bien plus qu'une carte bien fournie dans les meilleurs liqueurs. Le simple fait d'accueillir dans son commerce minable une carcasse marquée comme celle de Tim suscitait l'envie un peu apathique des autres bars. C'était pas ce qui manquait dans cette rue, on en comptait au moins une demie-douzaine, comme des balises sur une voie interminable, des lumières insistantes pour rappeler à l'innocent qu'autour de sa conscience tranquille pèse le poids de mille cadavres qu'il ne regardera jamais. Des corps raidis par un instinct de survie déjà plus proche du suicide que de la raison, brillant et écarlate au-delà des prétentions d'un riverain innocent, exsangue lui dans sa fréquentation complice des codes qui l'ont verrouillé.

Au fond du verre un résidus de sucre se cristallisait sur la pulpe d'un citron, irisant sa courbe molle d'une couronne à faire sourire un squelette. Un rituel à la limite de la parodie, parce que rembobiné trop de fois. Tim avalait son verre en fermant les yeux pour ne plus croire le mensonge de la couronne et du squelette. Quand le vertige était trop fort, toute honte bue, il frappait avec vigueur sur la porte des chiottes en réprimant un grand cri qui fuyait par sa sueur et qui disait "A L'AIDE A L'AIDE." Alors la porte des chiottes finirait par s'ouvrir sous l'urgence de son gardien, et il irait s'y retrancher pour ne plus voir l'intérieur de ses tripes ni les couches superficielles de matières pourries s'étalant de sa gorge jusqu'à ses intestins, ni le flétris de son foie, ni les serrements de sa bonne conscience ivre, ni la douleur aiguë planté dans l'os depuis des années du même cycle.

Le combat est toujours le même et il se joue toujours seul, entre la porte et la grande rue bouffante que l'hiver approvisionne en froid pour mieux gercer les complaintes. Les mots gais des nouveaux venus se gèlent une fois sortie de leur bouche et puis s'écrase au sol comme un œuf, sauf que ce sont des coquilles vides qui ne nourrissent rien, pas même les bonnes histoires. Les anecdotes glissent pendant que Tim gerbe. Au fond les mots sont tous complices puisqu'ils ne racontent rien mais avalent tout. Et les gens parlent, mâchent la substance et avalent le vide qu'ils iront vomir ailleurs, partout où un autre pourra regarder. Et ils se passeront ainsi leur vomi jusqu'à en devenir saoul, et Tim regarde au fond de la cuvette et lit le fin mot de l'histoire, qui n'en aura jamais. Le point final échoue toujours aux chiottes.

Hier l'ambulance est venue chercher Tim. C'était à peu près 3h00 du matin, une heure trouble que l'un prête au matin et l'autre au soir. Le médecin-légiste a déclaré que Tim était décédé aux alentours de 2h35, donc au matin. C'est important de noter une date. Forcément il y a eu des regards interlopes, vaguement ironique, tous précédés par une pensée morbide pour les chiottes qu'abandonnait leur ancien maître. Il y a eu une grande fête le soir-même, en la mémoire d'un individu mort de plus au fond de son verre. Un jeunot nommé Antoine, venu ce soir pour fêter sa majorité, a fini par baptiser les chiottes de son vomi pubère. Sous les regards pétillant du cerbère et de Richard, on a désigné le jeunot comme nouveau gardien des chiottes. Il a bien rigolé de cet hommage original. Il n'est jamais revenu.

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lundi 24 août 2009

32 - Menu menuet à l'aube naissante

C'était la grande enculade au Champ-de-Mars, je me sentais moitié d'épigone, héritier conquérant aux buts mystiques, et j'ai saisi Paul par le col de sa redingote séculaire, et l'ai admonesté très chichement "c'est la grande hystérie Paul ! taille moi quelques menuets ! les grandes liesses ça se joue aux pieds, range donc tes menottes !" Il a rien compris. Faut dire ce qui est, j'étais sublime. Ça s'improvise pas d'être miraculeux comme ça. Faut de la culture.
"Et du vice !" ahanait Paul, sans remords pour son imbitable connerie. C'était un petit morceau d'homme Paul, fallait pas en exiger trop, le voir se déambuler tel quel, dans le grand troupeau des hommes c'était déjà beau, Redde Caesari quae sunt Caesaris... Et je lui pris son journal des mains, lui prenant du même coup toute sa superbe vaniteuse contenance de vieil enquêteur de films américains, vous voyez la scène, le brave était tout décontenancé.
Un tissus opaque, le journal, l'humiliation quotidienne de l'honnête individu. L'hypostase pour 20 centimes. Je me sentais tout parcelle devant ce grand monolithe. Je notais juste la date : 2 septembre. 2 septembre et puis quoi ? Et puis le grand turbin, les murs silencieux et les fenêtres avec vue sur le monde distillé, les bancs énormes, les bureaux à rallonge, les réverbérations aveuglantes partout, la migraine des silences imposés. Je riais jaune. Paul il perdait pas le rythme, son menuet était parfaitement ciselé, ça faisait jaser des gens tout gris qu'on aurait cru extrait du journal. "Viens donc faire l'original ailleurs, on est trop "public" ici... "
"-C'est l'extase, Hugues, la vraie ! Je me dandine et j'me marre et ça fait marrer...
-T'es riant devant l'aliénation suprême, sale con. T'as donc jamais ouvert Guy Debord ?
-Jamais un seul livre, ça coupe trop la faim..."
Paul donnait des bonds frénétiques, il captivait la foule comme de rien. Un vrai chahut. C'était son penchant patriote, à Paul. La cocarde et la danse, ça le stupéfiait tout de go. Il l'avait mauvaise la Capitale, Paul. Pour lui, c'était Champ-de-Mars ou rien ! A peine quelques considérations malpropres pour le Père Lachaise. Les Champs Elysées lui disaient trop rien. "Ça grouille de macaques." J'lui tambourinais que sa fière race pâlotte était tout aussi tarte et dégénérée que ces ethnies qu'il vomissait tant, mais rien que l'idée lui refilait une couche d'ulcères. "T'es qu'un traître, voilà tout." Sacré Paul, il faisait pas semblant d'être Français. La cocarde, il la déifiait doublement, pleinement, comme un écu. Il se tenait sur la tranche, retranché dans la placide tolérance forcée, mais en lui bouillait la flamme franchouillarde ! Face, l'amour patriotique, et sur pile, la haine ethno-différencialiste. "T'es trop arrière-garde mon petit, j'lui serinais. T'es français rebrochon, tu me fais marrer. T'aimes pas les fritz, mais c'était bien eux le peuple Franc, qu'à fondé ta prétention de patrie pourrie !" J'le rendais triste Paul, il me tenait pour un hérétique. Alors j'lui payais un verre. Ça noyait l'hostilité aussi sec.
Il avait pas de cœur, pas de goût pour les choses. Il avait l'existence tout entier dans l'intestin grêle. Ça se fermente ainsi, la Patrie : c'est des régimes alimentaire qui la colmate. Tant que les métèques ils boufferont pas sa saucisse alsacienne, il copinera pas. Que des tripes, la Patrie.

Il s'était retrouvé sur Paris pour fuir une amante un peu grasse, toute corsetée de bouffées de chaleur. Il voulait la bouffer, Paul, digérer toute son opulence d'Allemande naturalisé Française. Il tenait ça pour un genre de mission érotico-patriotique. Il lui a secoué le gras donc, et à force de la saucer il s'est retrouvé avec le menace d'un chiard. Il y croyait pas, le Paul, ce consanguin raté, il pensait que ça marchait qu'entre cousins. Et maintenant il fuyait la paternité honteuse, trop accablé du métissage tabou et des ambitions carriéristes de la Germanique. La famille, il en voulait pas d'autre, il avait la sienne, elle lui suffisait on ne peut mieux. "Elle a qu'à ramener son boudin rose à Paname, il murmurait sentencieux, j'lui rosserais le gros bide infâme." Sa fuite me passionnait, je me sentais l'âme picaresque quand j'entendais ce grand récit héroïcomique. J'étais tout amouraché de Paul désormais, son Sancho Panza devant l'éternité. On formait un drôle de couple, lyrique à n'en plus finir, et ce même quand on se barbifiait de café-crème à la terrasse d'un quelconque bar rempli de condés, qui nous mataient l'œil torve. Là, Paul dévoilait son penchant lubrique pour les jambes interminables et zieutait, indiscret formel, les nanas qui défilaient, exhibant gratuitement leur indifférence entière à notre égard. De voir toutes ses ambitieuses partir dès l'aube se vautrer dans un quelconque bureau ça l'excitait drôlement, Paul. Il tenait son entrejambe bossue comme la gaine d'un poignard. Il regrettait d'être pauvre, dans le ciboulot comme dans ses frusques surannées. Il appelait son retard sur le monde "la perte des bonnes valeurs". C'était ça la petite mort, bien aboutie : Paul avait vingt ans, il s'urbanisait lentement mais son ancien monde le retenait vivement, comme on ficelle un rôti. C'était un charcutier, un rondouillard au sang chaud tout rempli de certitudes insignifiantes. Il tenait pas face au temps, c'était fatal, le poids de sa naissance dans des lieux trop isolés le réchauffait de suffisance inutile mais le rendait anachronique, atemporel. Paul c'était ce qui n'avait plus de raisons d'être, un ringard né, un bébé joufflu dont le mal était le vieux-connisme inné. Il pourrait bander de tout son saoul, ses fantasmes continueraient de passer, les insensibles, sur cet ectoplasme endimanché. Ça le rendait pas nostalgique pour un sou, Paul, il se rendait bien compte malgré ses carences synaptiques qu'il avait pas de maisons, somme toute. Pour ça qu'il aimait danser, ça lui donnait des éclairs vifs d'existence tangible. Je baillais, las des beautés fugitives de nos contemplations routinières. Les rêves se lassent tout seul ; on entretient pas une réalité avec son seul égo, ou alors on se politise et on devient épinards à force de beurrer ses utopies dans la graisse du monde.

Être inactif et voyeur me contentait bien, fallait bien tuer le temps d'une manière ou d'une autre, mais Paul virait à l'exsangue à force de triquer. Je m'attendais à le voir se révulser comiquement, ou dans le meilleur des cas, se nécroser tout à fait. Je pourrais alors me faire le biographe de ce charmant oxymore sur pieds, je pensais. Alors untel dirait que mon œuvre a quelque chose de cruellement humain et qu'il en bouleverse les représentations, des salades composées comme on en lit pleins le journal, et les femmes qui faisaient bander mon ex-compagnon iraient se cambrer d'excitation dans leurs plumards et en mouillerait les coussins et les draps de regrets pornographiques. Ce serait une consolation comme la télé en fait tous les soirs. Je voulais capitaliser Paul si il en venait à se faire crever et ça me faisait voir des nuages frappés du sigle Dollar et Paul, en gras cochon de lait, planait avec eux dans mes rêveries pécuniaires. Puis un voile d'actualité grisâtre me ramenait à mon café, et je voyais Paul, le regard exorbité baver sur son pardessus.
"-Tu te fais du mal, Paul. Pense à ce qu'on pourrait faire pour passer la journée, t'as tes nuits pour bander sans entrave.
-J'peux plus penser Hugues, j'vais bientôt percer mon pantalon.
-Ce ne serait pas une trop grosse perte, va. Hé, pourquoi tu vas pas au Bois si t'es si stressé ? Tu pourrais empaler ce que tu veux.
-J'ai pas les moyens, hé. Puis c'est le tiers-monde là-bas, j'veux pas bourrer une salope de russe.
-Tu faisais moins l'exigeant devant ta grosse Berta pourtant, hein ! Quand c'est gratuit t'es moins intransigeant...
-Mais y avait de la magie là ! Elle m'était dévouée, et pour la vie si j'me permettais l'audace. Elle-même ne souhaitait rien de mieux qu'un curé. J'la limais tranquille, sûr de mon empire.
-T'es le parfait couillon, si tu me permet. Tu posséderas jamais rien par la baise ! C'est le sublime orgueil, niquer. Tu te dores tranquille à l'idée que tu vas posséder l'autre, mais c'est confiture ! rillettes. Dans l'affaire c'est bien toi qu'est enculé. Le miracle du coït, c'est bien de te déposséder de toi-même, pour un temps seulement, c'est l'aveu d'impuissance même derrière le muscle vigoureux et les marauds qui le démentent sont des cocus.  Voilà."
Il en était tout interloqué de mon emportement. Ça le fâchait rouge, parce qu'il comprenait pas tout mais se sentait forcé d'adhérer pour la même raison. Finalement il hoqueta : "Le coït ?"
"-C'est par là que tu reconnais un auteur, il dit "coït" parce que "niquer" c'est vulgaire, bon pour le peuple.
-T'as pourtant rien d'un auteur, observa Paul.
-Je suis rien qu'un singe, je mime les grimaces. Si ça peut amuser la galerie c'est bézef. Sinon je me fais rire tout seul, c'est déjà pas négligeable." Et toc.

Pas conciliant, mon interlocuteur écoutait pas trop, la matinée se barrait en un zénith trop lourd, trop suffoquant. Je le toisais, mais la déréliction me donnait des fourmis aux jambes et je suais énormément. Même devant la population informe de la connerie de Paul je me retrouvais à faire la brasse tout à fait seul dans la mare du désœuvrement. Il voulait plus partager sa peine, alors il m'a dit au revoir avec l'exagération éblouissante d'un adieu, et j'ai serré sa grosse main et en une accolade il n'était plus qu'une ombre parmi des milliers de fantômes anonymes. J'ai repris un café.

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jeudi 2 juillet 2009

Chronique ordinaire 31 - à quelques suicides près c'était génial

J'avançais vite, comme convaincu par une pensée invincible que je pourrais accélérer le temps à la cadence de mes pas. Je passais les rues sans les voir avec l'image rémanente d'une fille nue dans des draps défaits, ses boucles étalés entre les plis des coussins, la main pendante comme un signe d'invitation à l'oubli des contingences, j'appelais ça une Vénus, et je l'imaginais échouée dans mon lit, je la visualisais parfaitement, c'était plus intéressant que les trottoirs. La nervosité faisait danser les bifurcations, j'étais en nage, je pouvais sentir la sueur cheminer sur mon front, goutter de mes cheveux, je sentais l'adhérence de ma chemise se multiplier, le blanc devenir transparent et je demandais si mes pensées pouvaient aussi sortir de ma tête, s'offrir aux autres sous l'effet de l'humidité, et quelle aspect elles prendraient. J'imaginais un énorme brasier crachant monticules de fumées, de détritus, de vomi, de sang, puis je me suis concentré de nouveau sur la Vénus somnolente. De toute façons j'étais arrivé. J'ai tâté mes poches, constaté que j'avais l'essentiel pour une soirée : cigarettes, argent, boules quiès (mais ?), et même ma carte d'identité. Puis je me suis demandé si l'on était jamais réellement préparé à se fondre dans un microcosme plus ou moins hostile et si les armes les plus efficaces étaient effectivement dans ma poche. J'ai sonné à la porte. Merde, j'en avais aucune envie.

Anniversaire typique, gueules de con à 12 heures, 13h, 14h, partout, la source semblait inépuisable, "salut ça va tu fais quoi l'an prochain cool on se reverra non bon salut ouais ha ha ha", buffets aussi affriolant qu'une charogne devant une assemblée de rapaces en rut, c'est ce qu'on appelle une soigneuse harmonie. La chaleur desséchait le tableau, il faisait fondre les figures, baver les corps, il consommait les cervelets, renforçait l'attraction terrestre et séparait encore davantage les corps dans l'espace, tout finissait visqueux dans des rires en postillons, glaires d'humeurs mauves, petits pois d'émotions contradictoires, et tous ensemble ils courbaient l'échine devant l'incommensurable chaleur, tyran légitime de ce tas d'humanités fondu ensemble. Des rires frénétiques esquintaient les mâchoires, les dents pouvaient claquer au sol, ronger le sol, tout le monde pouvait être un rat, un nuisible poussé à proliférer pour le salut de ses erreurs, en quête d'un trou, d'un abri ou du recoin d'existence le moins pourri, le plus amusant, le plus incongru, le plus piteusement illusoire. C'était ça, suffoquer à vingt sous le maître-mot des sourires, du petit espoir à échanger, de l'identification réciproque et de l'estampe de lien, de l'ange ligoté foudroyé en pleine canicule par un accès de démence qui gesticule au sol, irrécupérable, en maugréant sa joie de mourir, ivre d'amour pour ses pairs malchanceux qui vont continuer à vivre au rythme de la musique anachronique. Les idées maigres perdait toute éloquence et s'écrasait en sol en de négligeable tas mou. Qu'importe, puisqu'il faudrait balayer sa race demain. Et ramener au pied de la porte les détritus du moment avorté. Tout ce qu'il manquait à l'étouffement n'était que l'exacerbation fatidique, celle qui aurait fait tomber les masques, liquéfier la cire : un bel incendie, juste là, entre les tables basses et le ventilateur, pour faire danser la folie, fermenter les regrets, et confondre tout dans le magma. Là, c'était la synesthésie la plus évidente, la plus immédiate qui me venait à l'esprit. Je cherchais mon paquet de cigarettes, et butait sur ma carte d'identité ; je retenais des larmes de joie. Je n'aurais pas voulu que la chaleur les avorte sans mon propre consentement.

L'adaptation ne se faisait pas, je n'y mettais pas du mien, à rester en marge du nœud brûlant d'activités, le grand pôle de rire qui se mangeait le réchauffement climatique dans les dents pas-trop-blanches. Je voyais Vénus. Elle chassait les choses vaines, et n'offrait rien d'utile en retour. Ne restait que le bénéfice du doute : l'illusion la plus parfaite, qu'on sait parfaitement illusoire, ne décevrait jamais. Elle flotterait comme un flocon dans la torpeur moite de la crevasse festive et comme une luciole elle zigzaguerait, comme ce genre de signes qui fascine pour rien, elle vivrait, voilà tout. Devant les rétines larges, les yeux humide, l'émergence des cernes, le vacillement des épaules, la chute se préparait et attisait les rêveries comme une dernière envie fugitive d'espoir trompeur. J'avais sommeil mais je demeurais alerte, et j'ai compris que c'était le cas d'à peu près tout le monde. "Bande de cons, pas étonnant que vous soyez tous aussi fêlés." Je me sentais sage. J'avais envie de le déclarer aux autres. De pousser les restes de victuailles des tables et de sauter dessus, mettre ma chemise en lambeau, sauter, me lécher le coude, pisser par terre, gueuler que C'ÉTAIT UNE SUPER SOIRÉE. Mais ça aurait été une joie sincère, or visiblement il n'y avait pas de place pour de tels débordements ici. J'ai haussé mes épaules, elles devenaient lourdes, et j'ai revu Vénus. Salope.

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mardi 5 mai 2009

Chronique ordinaire 30 - En cercles et sillons

Le gamin sifflait depuis 5 minutes. 5 bonnes minutes. Il sifflait sur son tricycle en faisant le tour du square. J'avais mal à la tête et ce boucan commençait à me filer des nausées, ça plus le sourire niais du gosse qui se croit bien innocent et sûr de ses droits - alors que c'est juste un casse-couille de plus. Le soleil tapait fort, l'asphalte semblait coller à mes semelles. Les rues étaient désertes, l'air était chaud et humide. J'étais en nage jusqu'aux tréfonds de mon fut trop serré. Malgré tout j'étais bien ; en osmose avec le monde, cette avenue calme et silencieuse, le square moche, les vieilles en fourrure qui promène leurs petits chiens à la con. Mon petit bout de paradis en une matinée paisible d'été. J'ai baillé, levé les yeux au ciel. Quelque chose n'allait pas. La quiétude était trop parfaite. Le gamin avait garé son véhicule et me toisait depuis l'autre bout du square. Il était petit, brun, les cheveux presque à ras. Ces yeux balançaient dans tous les sens, comme si le môme était en permanence à la recherche de son cerveau. Je l'ai considéré 3 secondes puis j'ai lâché l'affaire. Puis je l'ai senti s'approcher, le pas impérieux. Il était terrifiant à essayer de me fixer malgré le chaos perpétuel de son regard. Il brillait d'une intensité qu'on retrouve d'habitude chez les plus détruits, ceux qui ont pris le temps pour ça et passer l'école primaire.
-Bonjour monsieur, vous auriez pas une cigarette ?
J'ai froncé le sourcil.
-Pas pour un mioche de 8 ans en tout cas. Passe ton brevet et on verra.
J'avais vraiment rien de toutes façons. Le môme s'est tiré. J'ai très distinctement entendu un "connard" ponctuer ses petits pas trainant. J'ai essayé de me détendre du mieux que je pouvais après, plier ce foutu banc à ma volonté supérieure et en tirer un confort qui soit un minimum reposant. Mais plus j'essayais de positions différentes, plus le bois me faisait mal, alors j'ai arrêté. Je regardais le gamin sur son tricycle. Il sifflait plus. En revanche, il semblait bien décider à tourner autour de cette place jusqu'à ce que le soleil même fut hypnotisé. Je me penchais en avant les yeux fermés, écoutant la musique de ces roulettes du malheur. Je domptais la nuisance, j'en faisais une commodité de plus à vivre, puis je somnolai un coup. Tous les regrets passés s'évanouirent en un gros nuage noir où je pouvais doucement fermer ma conscience, dans la parenthèse vide et familière du sommeil. Les souvenirs de ces dernières nuits, de mes premières années, l'amertume des chutes passées, la peur de celles qui restent à traverser, tout s'éteignit aussi facilement qu'avec une panne de courant.

L'éclat du ciel avait du se faufiler sous ma casquette et me titiller l'iris, ou peut-être que je n'avais plus envie de dormir. Je me retrouvai au même endroit, avec le soleil, le square, le soleil au zénith, le gamin en tricycle, comme si le sommeil en soi était un rêve, un petit mirage de plus, à peine moins grotesque que les autres.
-Il est quelle heure ? je demandais au petit.
-Midi trente m'sieur !
-OK, merci. Ce foutu gosse avait donc pas de mère ?
-Vouzêtes sur que vous avez pas de clopes ?
-Ouais ouais.
-J'vous crois pas.
-Rien à foutre.
-Vous ressemblez à mon papa.
J'ai soupiré.
-T'veux pas retourner faire un tour de tricycle ? t'es plus à une centaine de kilomètres près.
-D'accord m'sieur.
J'suis allé me chercher un journal. L'appart' serait vide jusqu'à 14h, à partir de quoi on pourrait m'ouvrir. 2 heures à user sur le même banc pouri. Autant rajouter de la lecture pourrie à ce prix-là. Arrivé au bureau de tabac je zieutai le tas repoussant des magazines à gossips, désespéré de divertissement quelconque. J'en embarquais 3, de quoi tenir au moins un quart d'heure. Il faisait une chaleur à tomber, le proprio gouttait, sa chemise blanche tendait fortement vers le gris. J'ai pris un paquet de Marlboro light ce faisant, et rejoint mon banc adoré. Le gamin était toujours là, à truster son circuit invisible. Il m'a tout de suite remarqué.
-Vous avez des cigarettes maint'nant m'sieur ?
-Ouais ouais, vas-y prend.
-M'ci bien.
-Pas de soucis. Tu veux bien me laisser en paix maintenant ?
-Va te faire enculer.
-Bon okay, je trouverais un autre square.
Le rugissement des voitures sur l'avenue avait repris. Les gens avaient finis leur grasse matinée, ils repartaient conquérir ce qu'ils n'auraient jamais : le silence. Surclassant le monde entier dans leur course folle pour survivre, tous frappés du même mal qui vous ronge de l'intérieur, fait imploser vos intestins. L'angoisse piteuse, l'absence de réponses. Je regardais le gamin décrire des cercles autour de ce square, cigarette plantée au bec. Il avait gagné. "PETIT CON", j'ai fais. Il a pas moufté. J'ai pris le banc de l'autre coté de la rue, devant une maison de retraite sans histoire et j'ai ouvert le premier magazine. Je me sentais con. J'ai sauté presque toutes les pages, puis j'ai visé la poubelle et lancé ce tas de merde, mais j'ai raté. En face, le gamin venait de se viander, face la première. Il pissait le sang. Jusqu'à 14h, j'ai regardé son corps inanimé occuper l'espace au sol, comme si c'était une canette ou un journal. Quand les camionnettes se sont ramenées, elles ont dit que c'était probablement la fumée de sa cigarette qui avait gêné le petit et provoqué la chute. Il s'en tirait avec une commotion cérébrale et quelques jours à l'hosto. Y avait un flic avec eux, c'était celui qui l'avait découvert, la chaleur le rendait tout rouge fraise.
-Mort ! Mort qu'il faudrait que ce soit. C'est tout. L'fils de pute, il met pas son casque, il a eu que ce qu'il méritait. Fumier de fils de pute. Et il fumait avec ça ! J'en vomirais, tiens. Satané fils de pute. Pas de casque...

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samedi 22 novembre 2008

Chronique ordinaire 29 - Plus près de nous probablement (noir fluo #1)

La marche est lasse. L'œil est atone ; et les visions : toujours sédatives. La marche est lasse, et la chaussée est humide, brillante de pâles lueurs. La pluie abat l'humeur mais ne la noie jamais. La pluie fait miroiter d'autres luminescences intangibles. L'alchimie miracle de notre dernier siècle : le goudron changé en cristal. Les furies d'acier sillonnent l'avenue, dispersent les vagues. Les néons irradient depuis leurs niches comme des blasphèmes fluos, et se reflètent au sol et sur les vitres comme les germes du malheur. Seule la lune garde une pâleur digne ; dominant tant d'artifices condensés, elle s'impose de nacre. La marche est lasse et les yeux fatiguent après chaque rues. Tant de possibilités scellées à chaque angles, et tant de barrières abaissées, et tant de murs d'aciers dépliées. Un vertige de moiré qu'intensifie encore la pause des lumières : les sens abandonnent.

Mais d'autres sont venus aussi se vouer à l'appel des besoins. L'hiver les repousse, et il fait encore chaud là où reposent les denrées, insipides pitances, nécessaires fournitures, vraies pénitences. Un monde où chacun trouve sa place, immobile. Couloirs d'un blanc immaculé, quadrillé de veines noires recueillant la poussière. Fourmillement de bruits, essaim de cris, ruches comblées d'exaspération. Produits alignés, clients alignés, caissières alignés, achats alignés. L'attente, et le temps terriblement tendu. Les tapis roulants d'un noir presque gris drainent les besoins. Les besoins attendent leur tour. Le Bonjour aussi à son heure. Salope, nous partageons le même air (vicié) depuis six minutes et ton pathétique accueil se laisse désirer. De sursis en suicides quotidiens, la sève coule et s'amasse comme de la cire chaude. Affront brûlant sur la peau nue, à vif cet hiver, par les habitudes qui n'aboutissent pas. Dépression de toutes les veillées du monde, des rites insultants, de la vie qui bouffe tout. Et le prochain veau avec ses trente-quatre couches pour son futur sacrifié, il traine son paquet l'air nonchalant, comme ce bébé sur l'emballage, au sourire excédentaire de dents trop blanches, extasié d'avoir poussé sa merde dans les filets soyeux du monde libre. Aux torche-cul de la presse télé d'avoir le dernier mot, car ils sont sans-appel : DUR DE GARDER SON COUPLE STABLE QUAND ON A UN SEX-SYMBOL A LA MAISON. Le sac est au coût supplémentaire de trois centimes. Et merde, 62 euros et 43 centimes pour gagner le droit de recommencer les mêmes grimaces la semaine prochaine, merci bonne soirée.

Au dehors rien n'a changé. L'équilibre est ténu, comme toujours, les filets de la nuit sont distordus ; mais le flou reste inélégant. Les pieds continuent de trainer le corps, pesant d'une nouvelle charge ; et les flaques sonnent encore pareilles sous les semelles usées. Les avenues oppressent trop, on oblique et l'on s'égare dans les couloirs des venelles, les lampadaires flottent quand même au bout, halos de félicité ou presque, semés sur l'ardoise nocturne. Le béton, la pierre, le plomb, l'asphalte, le goudron, forment le chemin, le fer est une balise comme ses centaines de poteaux plantés là comme pour crucifier la ville. Seulement, les clous ne sauteront jamais. Hier ne renaîtra pas. Il habite aujourd'hui, comme un cancer, et l'on marchera chaque soirs avec, inchangés, la digestion d'hier ne transparaissant jamais le lendemain, et ainsi de suite jusqu'à la précession des équinoxes ou l'apocalypse Maya, grecque ou savoyard. Tout se camoufle. Si l'on voulait asservir la ville demain, il faudrait se grimer en étron, ou se planquer dans une poubelle. Personne n'y ferai attention. Qui défendrait la ville ? Voilà un enfer publique que personne ne voudrait ranger. C'est ainsi : les pensées échouent sous la fatigue, comme des larmes de Révolution(s) plus sombre que l'encre, déposées sur le buvard incolore de l'urbanisme dans ce cycle infini qui les renverra ensuite aux nuages du ciel, pour pleurer les jours suivants sur les regrets intangibles d'une humanité fissurée, dont les failles échoueront encore à retenir ses même regrets, etc.

Et dire que la nuit ne fait que commencer.

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lundi 27 octobre 2008

Chronique ordinaire 28 - Crève crève crève, les bulles

... le plancher urbain est sacrément moche chez moi je disais à Charles, et il acquiesçait, ça m'attristait, il acquiesçait par dépit, par lassitude, il acquiesçait parce que tout était foutu, et le pire, c'est que rien de tout ça ne changerait quoi que ce soit au plancher urbain de chez moi, qui est sacrément moche, j'insistais, et une guitare gisait inconsciente sur le canapé, l'heure n'était plus à la FOLK.

Rétrospectivement, cette scène se déroule après beaucoup d'autres. Scènes par lesquelles je devrais entamer d'ailleurs, mais je ne suis pas votre livre de chevet. Et défaisons les règles. Qu'est-ce que je disais ?

Dix-huit heures plus tôt, situons l'action précédemment évoqué aux alentours de quatre heure du matin, cela nous ramène donc aux alentours de dix heures du matin la veille, et je me tirais du lit suite à l'affolement de mon mobile qui maugréait des vibrations intenables, une vraie épilepsie, c'était un texto, celui- là en personne :

"tu a une grosse keu ?"

J'étais repéré. Le numéro n'évoquait aucun nom de mon répertoire gigantesque. Je suis un animal grégaire au sommet de la chaîne alimentaire. Un style d'ovipare directement extraits d'ères reculées, un vélociraptor, voyez le genre. Je divaguais entre la fin du Crétacé et fantasmes chaotiques, symptôme d'aventures oniriques palpitantes, quand j'ai répondu en quelques coups de pouces sur le minuscule clavier :

"Le mistral
qui emporte ta jupe souvent
je le plains"

Un petit haïku dans ce goût là. Plus tard, esquivant l'ennui à force de communications virtuelles, je recevais un mail me prévenant d'une soirée, et j'étais bien partant pour finir ma soirée là-bas, et j'ai dis "OK." Voilà à quoi ce résumait mes vacances en somme, rythmé par les signes d'une foule pressante, périphérique à mon bunker. Je suis sortis, le soleil résistait à l'automne et des reflets dorés rejaillissait des feuilles déjà décédées, et leurs compagnes s'en allait choir avec eux sous la vaillance de l'astre solaire, les feuilles ne restent pas veuves longtemps à l'automne, le chagrin les prend vite. Mes pérégrinations dénué de sens commun m'amenèrent au perron d'un parent, ses gosses jouaient au balcon et l'ainé m'a interpellé. "TU VAS OU ?" J'ai hoché les épaules, fait la moue. C'était une question difficilement solvable avec une vingtaine de mètres d'écart me séparant de mon destinataire et vraiment, je ne savais où j'allais. Mais qui saurait réellement répondre à cette question cruciale ? Je me demandais.
Quand le soir a commencé à s'échouer sur les petites rues escarpés du vieux quartier où je m'étais arrêté, j'ai décidé qu'il était temps de me pointer à la soirée tandis que je totalisais déjà deux heures de retard. Les rues pavés de St-Jean me descendaient aux bords de la Saône, et les ponts me ramenaient dans ce qui semblait être une autre ville, avec son plancher urbain en puzzle grotesque. L'alchimie baroque des milliers de déclinaisons du gris en une peau impitoyablement lisse, sclérosé ci-et-là par des plaques rugueuses, avec l'absence de règles comme seul principe d'agencement, pour ce résultat pitoyablement disparate, couloirs de la vie et de la mort, morose et infroissable comme un remord. J'ai acheté des bières en chemin et réfléchis à la futilité de l'existence entre deux rues, mais je suis pas sûr vraiment. Je touchais presque la sonnette de mes hôtes quand mon portable a rugi, et la prose impétueuse de ma nouvelle correspondante s'est matérialisé sur mon écran, comme un ressac violent de bile :

"gro kon"

Mais aucune poésie ne s'est éveillé en moi à la suite de cette diatribe, alors je suis revenu à la sonnette de Charles. Ce dernier m'a ouvert et n'a rien dit sur mon retard, je lui ai filé mon investissement de 6 degré et salué le reste du comité. On était six. Il y avait d'abord Arthur, en graisse et pelage, Yves et ses lunettes carrées qui jouait de la guitare, Julie, la lubrique qui resterait chaste probablement toute sa vie, Guillaume, qui avait la réputation d'être un sale nazi, et puis Charles et puis moi. On était perdu dans le salon qui était bien chouette d'ailleurs, dispersés sur trois canapés, avec au centre la table basse de bois saturée de junk food typique de ces soirées-là et de mauvaise bière, typiques elles-aussi. On ne parlait pas : on matait la télé et l'on mourrait chacun de notre coté. Les tentatives de communications n'aboutissaient jamais. On tenait tous à notre enfer personnel, quitte à le confronter quelques heures à la proximité d'autres sphères maudites. Chacun dans notre bulle à vriller au dessus de la cascade dont on s'est détaché, à attendre que le hasard nous éclate. Devant nous, des palpitations d'un monde si vaste qu'il avait finit de décourager ses locataire à peine ses possibilités dévoilées. La réalité subjective et orienté de la télévision, et la tribune c'est nous. Je me suis demandé alors ce n'était pas la télé qui jouait le spectateur, et nous les acteurs, stigmates d'une vie fictive, automates de spectacles, et cette perspective m'a amusé, un peu, puis j'ai oublié. J'étais le voisin de Charles qui n'est jamais le dernier pour ce qui est du mutisme, et en bout de canapé qui plus est, près de la lampe électrique, pas spécialement connu pour sa loquacité elle non plus. Pourtant mes sens s'affolaient ; une effervescence en puissance commençait à s'activer aux tréfonds de mon corps. mais une autre loque m'a doublé, le gros cul d'Arthur, qui a fait vibrer la pièce d'un pet sonore.
"-Il avait pas payé son loyer celui-là.
-Ha ha ha.
-Ha ha ha, ouais."

C'était un balbutiement, mais presque un exploit. L'inconfort sensitif des remous gastriques de ce gros sac d'Arthur allaient-ils sauver notre microcosme en chute libre ? Les bulles se cognaient entre-elles sans rebondir. Elle s'encastraient sans fusionner, trompant en cela leurs lois inviolables. La clef de voûte de notre isolation permanente n'était que la peur instinctive hérité de nos anciens échecs, et j'ai pensé au mot "atavisme" puis j'ai gobé quelques pop-corn comme si j'étais au cinéma, anxieux sinon excité de voir la prochaine scène. On avait quand même mal choisi notre script, mais je ne croyais pas à la fatalité du Destin, et j'ai sauté au cou de Charles et je lui ai mis mon poing dans la gueule, et l'autre aussi, et il s'est débattu, pris de court, et Arthur l'a aidé, m'a pris sous les bras pour mieux me ramener au parquet et ma tempe a douloureusement embrassé le bois. Sonné, je me suis laissé porter par Charles, pas rancunier, jusqu'au canapé où il m'a étendu. Choquée, Justine a éteint la télé et est parti chercher des pansements pour Charles qui pissait le sang à l'arcade, elle voulait se faire troncher la pute, j'ai songé, c'était encore le meilleur moyen d'en finir avec la nuit. Sonné j'étais, mais ils étaient là, tous ensemble, à s'éparpiller en haine, frustration et postillons, échangeant enfin quelques banalités, et le noir coulait de mes paupières, ma vision s'étiolant, et le plancher urbain est sacrément moche chez moi je disais à Charles, et il acquiesçait, ça m'attristait, il acquiesçait par dépit, par lassitude, il acquiesçait parce que tout était foutu, et le pire, c'est que rien de tout ça ne changerait quoi que ce soit au plancher urbain de chez moi, qui est sacrément moche, j'insistais, et une guitare gisait inconsciente sur le canapé, l'heure n'était plus à la FOLK. Je ne voyais presque plus que l'empreinte des lumières filtrés par mes paupières et les images envoûtantes d'un cercle de dinosaures dansant au rythme païen d'une quelconque cérémonie antique, était-ce Sahmain ou la Toussaint, il faudrait demander à qui-le-sait si les dinosaures étaient baptisés et ma poche gauche a vibré.

"t pa drol"

Et puis j'ai dormis.

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mardi 21 octobre 2008

Chronique ordinaire 27 - Objectif noirci, bobines cramées

TOM était assis sur le carrelage trempé de la cuisine, une casserole figée entre les dents, grognant, bavant, en tremblements et secousses épileptiques. Il racla sa gorge en signe de protestation quand je lui avouai mon animosité, enfin au moment où je le traitai de con. Brave TOM, saint perdu entre les maudits, extrait pur de la Providence asymétrique. Je lui caressai les cheveux avec un sourire étalé jusqu'aux lobes et les yeux mi-clos, le genre rêveur, l'air de penser "brave TOM" et il essaya de me bouffer la main, et il craqua un bout de ma chemise ce faisant et en emporta un bout, la hyène pourrie, et j'arrêtai de m'en soucier, de cet être inférieur. Le téléphone sonna du living, j'y allai prestement et m'emparai du combiné.
"-ALLO.
-BONJOUR MONSIEUR C'EST POUR UN SONDAGE POUR LE PROCHAIN RÉFÉRENDUM.
-DÉSOLÉ J'AI MANGÉ MA CARTE D'ÉLECTEUR.
-AH JE SUIS VRAIMENT DÉSOLÉ.
-C'EST LA CRISE VOUS SAVEZ.
-JE COMPRENDS. AU REVOIR MONSIEUR.
-SALUT."
Les emmerdes ne connaissent jamais de crise j'ai pensé, et en revenant dans la cuisine je pris soin sur le chemin de me munir d'un balais, parce que d'autres m'attendait, d'emmerdes, et le balais était un modèle sorcière à verrues, en bois et pailles, et j'allais le planter dans l'orbite à TOM, juré, mais le monstre s'était planqué derrière les rideaux, ceux avec des marguerites dessus et il semblait résolu à un pugilat jusqu'à ce que mort s'ensuive, et je l'ai pris, je l'ai secoué, il faisait BRRRRLLLLL en postillons et séismes buccaux divers et je l'ai rangé brutalement dans la poubelle avec les quinze gobelets de café-crème de ce midi, pas vindicatif pour un sou, poli, propre sur moi, digne. Je me suis pris un kiwi que j'ai croqué avidement, c'était acide et dégoulinant, difficile pour mon ventre mais il y avait plus que ça dans le frigo et les dates de péremption, avec du Coca Cola et des patates, trop crues et pleines de peau pour fournir un quelconque intérêt gustatif. J'ai ouvert ma cannette et de la mousse à jailli, et du soda aussi. TOM me fixait depuis son trône d'ordures, ou il devait regarder le vide - mais comment savoir ? et j'lui ai dis "A LA TIENNE" et il est resté muet de tout borborygmes, complètement soufflé le mec. "HÉ PETIT GARS j'ai continué, 20 000 LITRES DE CETTE MERDE ET T'AS UN BON RAIL DE COKE QUI TRANSITE DANS TON ORGANISME, LE PIED, SAUF QUE LE COLORANT T'AURAIS BUTÉ AVANT EN FAIT". Précisément.
Il a rien dit alors j'ai sifflé mes 33cl en me demandant si c'était suffisant pour être raide au moins un peu, mais non évidemment et mon esprit s'est ensuite arrêté sur SOPHIE, ah la belle SOPHIE et ses seins bien fermes, son fessier injustement réprimé par un jean quelconque, ses lèvres juteuses, ses... yeux, j'aurais voulu les avoir à ma bouche plutôt que ce petit container métallique et cylindrique ostensiblement froid, et je m'imaginais aussi d'autres choses autrement plus précises qu'il aurait été malsain de se figurer trop longtemps auprès de TOM et ses rejets sonores délétères, alors j'ai pensé à ma vie et tous ses trous partout dans mes journées, à combler avec des pérégrinations insensés, du temps à occire à peser ce qu'on a raté et penser à ce qu'on pourrait retoucher, mais seulement on ne peut pas, et les minutes coulent mollement comme une sève lasse, nécessaire malgré tout, que le soleil se couche au terme du jour, et qu'on est bien obligé de suivre le flux du temps aussi, même si il préférerait autant nous laisser à coté, le temps, pour ce qu'on en fait. Je broyais du noir et des kiwis puis je me suis demandé si malgré tout l'ennui serait moins gluant dehors, et j'ai tenté de m'en sortir, de cet enlisement, vraiment, et regard fier, j'ai fixé le dehors.

"Bon alors, et maintenant ?" C'est vrai, il n'était jamais que l'aube, comme une fenêtre sur cour violé par trop de lumière, des perspectives éblouissantes en somme, et je me suis changé pendant que TOM bavait toujours dans son trou, piégé et misérable, et je suis sortis, "SALUT TOM" j'ai lancé et puis la porte à claqué derrière moi, le diable avait dépassé son entrave et il était maintenant seul maître à bord de mon 3-pièces, et moi sur le palier, hagard, encore du mauvais coté de la ligne, le cœur qui crève de vélocité, stupeur, saillies, doutes en rongeurs, grouillant de pensées confuses, un peu paumé en fait, et j'suis sortis. Le goudron des rues suffoquait de chaleur et d'étouffements, ou-était-ce moi l'exacerbation, et je filais sur le trottoir quand j'ai reçu de la flotte, mais y avait pas de nuages ni d'ondées, le ciel était insupportablement bleu, puis j'ai vu une grande tâche noire barrer l'horizon et j'ai reculé instinctivement, évité une lampe design que j'ai identifié comme mienne avant qu'elle ne se disperse en fracas sur le sol suivi d'un grand rire sardonique résonnant dans la rue, et j'ai objecté, enragé, "TOM FILS DE CHIEN DESCENDS SI T'AS QUELQUE CHOSE SOUS TON SCROTUM", j'étais excédé quoi. J'attendais alors, les bras croisés, le pif levé vers la petite fente murale qu'est ma fenêtre, à attendre un rebondissement, quelque chose, un peu d'action. Une heure a filé, puis une deuxième. Lentement la journée fuyait, le soleil aussi, et le vent glissait autour de moi, dans les failles de ma petite chemise à fleurs, et je suis remonté parce que ça et le manque d'intérêt cruel de l'attente faisait trop, je comptais sur TOM pour m'ouvrir. Arrivé au cinquième, j'ai vu mon appart' par l'entrebâillement de la porte, je l'avais laissé fermé pourtant, et je flairais le mauvais coup, et le silence diffus juste derrière les rideaux qui balançaient au vent, TOM manquant à l'appel. Après avoir fermé la porte j'ai inspecter le reste des lieux, rien vu de baveux, et puis j'ai regardé à la fenêtre après avoir constaté amèrement le vide laissé par feu-ma belle lampe design, et du haut de mes quelques dizaines de mètres de domination j'ai vu du rouge, de la confiture, des morceaux entiers baignant dedans, et autour du citadin en ronde, des nez courbés en ronde, des remarques en ronde, et j'ai eu le tournis. J'ai pris un aspirine et me suis calfeutré, la lampe manquait, et je suis resté comme en veille, égaré sur le canapé, dans l'incapacité de réfléchir, j'étais ici mais pas vraiment, peut-être quelque part dans les bifurcations incompréhensibles d'un organe de la pensée, à me heurter sans force sur des viscères, remuer contre les parois rouges du doute, à me frotter au près de l'épiderme de la mort même, à la concevoir enfin, dans le rouge de la dernière flaque que laissera TOM au monde, et je me suis recroquevillé sur moi-même, dans le moelleux toujours intransigeant du canapé.

Je suis resté là longtemps, combien de temps je ne sais pas, mais j'ai sauté le déjeuner, l'appétit manquait, comme la lampe, comme TOM manquerait - qui peut prévoir ? et je balayais ma grotte d'un regard alerte amplifié par l'angoisse, cette pénible sentence de l'arbitraire, le hasard qui s'en va choir sur le béton, la multitude qui rapplique, s'attarde sur la honte, et l'excès facile qui dégouline, s'étend, se propage, inonde, déferle et reflue, drainant la dignité, gouttant le morbide, et moi aux coulisses, attendant la fin de toutes choses, l'ultime sursaut avant le dernier soupir, la fin en soi qui n'appellera plus jamais rien, -et moi aux coulisses, attendant la fin, en sachant que les spasmes ne se tairont jamais.

L'absence gagnait du terrain, me clouait au canapé et j'avais presque envie de m'y abandonner définitivement, puis ça a frappé à la porte alors je me suis levé, j'ai tiré le loquet, ouvert un peu :

"-OUAIS ?
-EXCUSEZ MOI C'EST LA CONCIERGE IL Y A UN HOMME PAR TERRE VOTRE AMI NOUS AVONS BESOIN DE VOUS VOTRE AMI GIT PAR TERRE.
-CE N'EST RIEN IL FAIT ÇA TOUT LE TEMPS DONNEZ LUI JUSTE DES CHIPS ET LE PROGRAMME TÉLÉ.
-IL EST MORT MONSIEUR.
-COMME TOUS LES DIMANCHES MATINS MADAME.
-AIDEZ NOUS MONSIEUR NOUS NE SAVONS QUE FAIRE.
-TENEZ VOILA UN TICKET DE MÉTRO IL Y A UN CENTRE AÉRÉE A DEUX STATIONS BIEN LE BONJOUR.
-MAIS.
-NE ME REMERCIEZ PAS C'EST BIEN NATUREL."

J'arrivais plus à comprendre ce qui m'arrivait, mesurer l'émotivité des autres, en fait c'était depuis l'irruption de TOM dans ma vie ça, j'étais comme ailleurs en permanence, comme si il anesthésiait tout de sa simple présence, sa présence, ce petit fait inexplicable, et ça j'en étais sûr, j'en aurais carence tôt ou tard, c'était fatal. Je refermais violemment la porte, d'autres viendraient évidemment mais la force me faisait défaut, comme un paquet de choses en fait, et la cuisine m'attirait de manière irrépressible, donc j'ai commencé l'élaboration d'un sommet de gastronomie minimaliste, œufs au plat, pain, et les biscuits d'apéritifs, amuse-gueules pour cocktail de solitude et paranoïa. J'ai mis les deux minutes requise à la confection de ma collation, et le bruit réitératif du minuteur envahissait l'espace comme la fumée noire d'un incendie champêtre, et des tableaux venu d'années mortes m'ont assailli, la campagne française défilait dans ma tête comme le fruit d'une lecture aléatoire, une vidéo parsemé de noir, comme des brûlures de cigarettes sur la bande de mes souvenirs, et elles auraient seulement épargnés la grange, les contrées vertes séparés par les routes grises sans fin, la couleur d'une nature en atonie, desséché par l'hiver, et puis j'ai vu la cuisine au gaz et l'origine du minuteur qui harcelait la cuisine de battements secs quand l'explosion a eu lieu, et je suis revenu dans la petite cuisine, celle qui domine le cadavre d'un handicapé et ses derniers fans, la même qui attends l'enfantement de deux œufs. J'ai posé mon plat sur la petite table de bois, j'étais là dans les vestiges d'anciens bonheurs, le blanc était toujours inutile, le jaune trop rare mais réconfortant, un peu, la mastication s'effectuait sans troubles, mes yeux restaient à demi-clos, inexpressifs, comme absent, et j'ai terminé mon repas.

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mercredi 15 octobre 2008

Chronique ordinaire 26 - Octobre aux arcanes

"-Comment je saurai si il est temps de refaire surface ? - je veux dire, le ciel est toujours le même - au moins ici. La rue, de ma fenêtre, elle parait si longue, je flippe continuellement. Le soir je sors et c'est pareil, que je marche un quart d'heure, une heure, la sensation est toujours la même, il y a ce ciel infini en haut, et devant moi un tunnel béant d'immeubles ou d'arbres, sans fin, et je suis toujours comme avant, prêt à être broyé par tout ça, et je peux marcher ou courir, je fais du sur-place, et rien ne change, et j'ai peur. Putain, j'ai peur. J'ai vraiment peur.
-Tu fumes beaucoup ces jours-ci ?"
Je regardais Dim, effaré, au bord de la rupture, le front sur sa paume, et puis Chris, qui n'avait jamais été si enquérant, les mains sur les cuisses, à admirer la chute de son ancien grand pote, l'air triomphant, l'air "je-te-l'avais-bien-dis" réprobateur et consolateur, l'once de pitié qui m'aurait déjà tué si j'avais connu le tiers des peines de Dim, et ce brave Dim qui jouait son jeu, sa seule vraie connerie véritable. "Ouai-ais". Il hoquetait. "Ah oui, ah oui", il a fait Chris, et il a levé mollement sa main de sa cuisse pour tapoter le dos de Dim. Je regardais le plafond. J'aurai été Dim, j'aurai regardé le plafond. Je regarde toujours le plafond. Il me semble plus compréhensif que les curés en puissance style Chris. Il était vraiment con, malhabile, même pas taisant sur ses vrais sentiments. Un sadique doublé d'un hypocrite de première, un bouffeur de merde dont chaque respiration soufflait plus de malaise que tous les grabataires du monde. J'aurai été Dim, et je regrettais sérieusement de ne pas l'être décidément, j'aurai relevé la tête et ris au gros nez de Chris. Je me serai levé de mon lit, et une fois sa sale tête à la hauteur de ma ceinture, je lui aurai décoché mon genoux en pleins dans le nez, de bas en haut, le geste, et fort avec ça. Sa vilaine excroissance nasale se serait rétracté jusqu'au refuge du petit cerveau de Chris, le compressant violemment jusqu'aux parois du crane, et il serait mort avant d'avoir touché le sol, et je rirais de bon cœur avec mon vrai moi.
Mais pour l'instant Dim était trop niqué pour regagner à la fois lucidité et combativité. Il se tourna vers moi. "Hugues, si t'en as passe-m'en." Bordel, il était famélique. "J'ai pas ce que tu veux, j'ai répondu d'une voix doucereuse, mais on peut toujours fumer autre chose." Son regard était instable, comme le détonateur en sursis d'un vrai cataclysme. "Je veux pas de la weed, mais passe, donne quand même." J'ai hoché la tête. Farfouillant la poche de ma veste, j'en ai retiré presqu'aussitot un petit sachet transparent contenant entre deux et trois gammes de beuh. A la hauteur des exigences narcoleptique d'un fumeur d'opium, c'était négligeable. Autant lui recommander de lire du Balzac. Mais Dim pouvait pas faire le difficile. Après une veille d'un semestre entier chargé de psychotropes divers, le sevrage lui paraissait une agonie. "Pourquoi on a des tulipes ? Des lilas, des merdes de fleurs comme ça..." J'approuvais sans rien ajouter. On l'écoutait divaguer, Chris retenant avec peine son rictus méprisant. Et Dim continuait de s'enfoncer.
"-L'occidental, c'est un con... Un niais, un rêveur, qui fait pousser des plants complètement inutiles. Merde ! O.K. ? Merde à l'européen. Il croit quoi ? que c'est avec des pétales de rose devant les yeux qu'il va pouvoir planer ? Du désodorisant, j'lui collerai dans les yeux ça, moi, et du papier-cul rose pâle !... On verrait si il voit la vie en rose, ou couleur merde, avec des brûlures à l'iris... Les Arabes c'étaient des visionnaires, et les Perses aussi, avec la culture du pavot, et voilà pourquoi tout se barre en nuage ici.
-Hein hein."
Je n'avais rien à ajouter.

Quelques heures plus tard, la nuit enveloppait de son châle la périphérie entière, et au-delà, toutes les villes du pays, au moins. On n'y coupait pas. On dormait tous un peu, la bouche pâteuse, les pensées confuses, brouillés, et le regard encore un peu crépitant, cerclé de stries vermeilles, les paupières lourdes, les rétines encore larges, et la faim qui gronde au ventre flasquement étendu. Depuis une demie-heure, nous semblions avoir consenti à un silence reposant, premiers signes d'une détente graduelle jusqu'aux terres indéfiniment exploitables du sommeil. Dim, que je croyais enlisé jusqu'au cou dans un mutisme craintif, se leva alors, et cria à la cantonnée. "JE VAIS CHERCHER A BOUFFER, Y A UN ÉPICIER EN BAS, IL EST ARABE, BON IL VEND PAS DE PAVOT MAIS IL ABUSE PAS TROP SUR LES PRIX ET IL A DES COOKIES AMÉRICAINS PRESQUE FRAIS" - "RAMÈNE MOI UNE BIÈRE" a ajouté Chris, à qui j'ai envoyé valser ma chaussure en pleine face, "-TA GUEULE TOI". Une journée entière en sa compagnie m'avait rendu quelque peu irascible. Un peu décontenancé, Dim a reprit : "BON ATTENDEZ MOI J'EN AI PAS POUR LONGTEMPS, CLAQUEZ PAS CE QUI RESTE DE WEED SANS MOI HEIN". La porte à claqué. Petit blanc dans le petit studio, si tant est qu'on puisse appeler ainsi un silence survenant en pleine nuit. Je jouais à bouger mes doigts de pied. Ça a duré cinq minutes dans un rythme entêtant, une bataille infernal où chaque phalanges luttait sans merci avec ses semblables, avec le petit bruit caractéristique des os, puis je me suis rendu compte que cet activité demeurait impénétrable aux principes ludiques de toutes distraction et j'ai arrêté. Je ne faisais donc véritablement rien, si être couché le nez tendu vers le haut, respirant, fermant les yeux, peut être assimilé au néant, quand on m'a renvoyé ma chaussure à toute berzingue, mon menton en ligne de mire, et j'ai grogné. Le basculement de ma tête a décomposé ce qui m'entourait, comme si je voyais au ralenti. Tout flottait autour de moi, auréolé d'une incandescence d'argent. Fallait-il surenchérir ? J'étais vaincu d'avance, trop dans les vapes pour assumer une quelconque riposte. Et puis Dim est rentré, d'abord. Les bras encombrés de victuailles, mais un grand sourire aux lèvres. Ce simili-squelette semblait reprendre des couleurs, et ça me faisait déjà vachement plaisir. Il avait même des bières. Après avoir distribué boissons et biscuits, il s'est assis en tailleur, et nous formions un drôle de cercle. Je me suis trainé jusqu'à l'interrupteur et la lumière fut. Dim s'est mis à rouler. Il tremblait beaucoup. Chris s'est levé à son tour, il a marmonné quelque chose comme "je vais me faire un sandwich" et il nous a laissé en paix quelques minutes. L'air frais de minuit refluait par la fenêtre, hérissait mes poils, claquer mes dents. "Je vais fermer cette fenêtre". J'ai prévenu puis mis ma menace à exécution. "Ça fera aqua" a finement fait remarquer Dim. Je me suis calé sur son canapé, le tapis m'avais usé, le dos surtout. Je regardais Dim s'affairer sur son joint embryonnaire. Il s'est retourné, m'a considéré, avec ses grands yeux apeurés, encore éclatés, a souris un peu tristement, puis s'est désinteressé de moi. J'aimais cette paix, le silence à peine accompagné du frottement des feuilles à rouler, le cadavre hirsute ambulant en proie à sa passion florifère, et un paquet de cookies chocolat-noix de pécans à portée de mains. Cette incarnation possible de l'ataraxie m'a convaincu quelques minutes, puis Dim avait fini son oeuvre, et Chris mâchait toutes dents dehors un monstre de pain nageant dans la mayo, avec quelques petits ajouts verts épars, et probablement un peu de viande mais je ne peux rien garantir, et la réalité m'alpaguait de nouveau, sacré réalité.

"Il faut mater la télé, à décreté Dim avec le plus grand sérieux du monde, ce qui lui donnait un air un peu con d'ailleurs. Cela peut constituer un canevas idéal pour un plane de qualité. Il faut un support, tu me suis ?
-Sûr, j'ai fais, il valait mieux ne pas le brusquer.
-On va regarder la télé, et on va avoir un trip. On peut aussi fumer et regarder le vide, mais c'est moins bien. On tourne au repli-sur-soi, et c'est un premier pas vers le bad. Tu me suis toujours ?
-Sûr, j'ai répété.
-Il faut qu'on regarde les infos, à renchéris Chris. C'est bien de se tenir informé de ce qui se passe dans le monde.
-... (moi)
-... (Dim)"

On a mis la première chaîne. Un plateau télé en arc-de-cercle, un bureau design couleur d'acier bordé de lignes bleu électrique, un homme, une femme, habillé genre classe, le front plissé, la bouche en plis, le courroux à tous les étages, de la cravate aux chaussures cirés, l'ennui aussi, comme un métronome. Les sous-titres étaient des plus explicites : RAVAGES DE LA CRISE : UNE CATASTROPHE SANS EGAL. L'éloquence du message semblait assorti à la prestance excessivement nulle des deux présentateurs. Une amphigouri journalistique façon charabia économique surplombait les enceintes du petit poste, et j'ai zappé. Mais la deuxième chaîne offrait un spectacle analogue. J'essayais la troisième, mais elle ne différait aucunement de ses deux consœurs. Alors j'suis passé au câble et on a regardé des clips sur MTV. Dim a allumé le joint, et commencait déjà à s'en octroyer une bonne partie, mais cela était sans importance. On a encaissé quelques minutes d'une soupe pop déjà éculé mille fois pour revenir sur la crise financière finalement. Les débats étaient partout les mêmes : ressasser de manière ininterrompu de ce qui s'était produit, et le résumé de ce que ça entrainait. La même scène sous différents apparats, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Quel inhumanité supplicière. Cette connerie allait même jusqu'à inspirer Chris qui, débordant de mayo, voulait nous expliquer à quel point c'était grave cette crise, oh la la. Car lui, en bon étudiant économiste, savait. Oui, il savait, voilà tout, et cela lui permettait de savourer sur nous un ascendant jusqu'alors inédit. Pourtant, ni moi ni Dim n'avions manifesté le moindre signe d'enthousiasme, mais peut-être l'erreur était qu'on aurait du exprimer un certain rejet ; comme d'habitude quoi. Maintenant il voulait nous briefer sur la crise. J'ai vu Dim tressaillir et s'armer d'une canette de bière, la défense lambda face au verbiage made in Chris. Je n'ai pas bougé. La perspective était déjà bien trop effrayante, et me clouait au sol. Ou bien était-ce la weed, mais comment savoir ? J'ai tâché de positiver alors. Qui-sait ? J'essayais de me remémorer les palabres de Dim. Peut-être que cette discussion improbable serait un bon support vers un plane de qualité. Pourquoi pas ? TF1 ou Chris, j'avais le choix des armes.

"Bon, l'argent transite de banques en banques, on prend de l'argent à qui veut bien nous le prêter, et on le redistribue.
-C'est très intéressant, observais-je.
-Hu-hum, ajouta Dim, joint au bec.
-Merde, qu'est ce que je disais...
-Je sais pas, l'ai-je encouragé.
-Hu-hum, a ajouté Dim.
-C'est vertigineux comme chiffres vous trouvez pas ? Des transactions de plusieurs centaines de milliards de dollars !
-Fascinant.
-Hu-hum.
-C'est dingue... l'économie, ça me fait vraiment rêver."

Le temps semblait se dilater. Sans trop savoir pourquoi, j'ai fais remarquer aux autres le peu de choses que je savais là-dessus.

"-Et pendant ce temps, tu calerais trois pauvre milliards de dollars et t'enrayerais la faim dans le monde.
-C'est vrai, a dit Chris.
-Ca ferait beaucoup de weed, à conclu Dim."

J'ai éteins la télé et rejoins la fenêtre. "Et me revoilà accoudé au crépuscule de notre époque", j'ai pensé. Et il se matérialise ici : un monde à la dérive et qui ne le cache plus, trois paumés dans des vapeurs d'herbe à faire des almanach et brasser les lieux communs, et le froid qui revient dans la petite piaule. Mon portable a tressauté du fin-fond de ma poche. Un message : "tu fais quoi ?"
J'ai répondu : "ma lune de fiel."

Et le mois d'octobre à continuer son écoulement, tout doucement, sans faire de bruits. J'ai crâché et mon jet s'est propagé jusqu'au sol dans un tournoiement en spirale des plus sympathiques. J'aimais mieux ma salive qu'un paquet de choses, me suis-je dis alors. Puis on m'exhaurtait à revenir regarder la télé, alors j'ai fermé la fenêtre sur le monde et ma salive.

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mercredi 8 octobre 2008

Chronique ordinaire 25 - Bruits en vrac des plaines d'ex-U.R.S.S.

-Ouais okay, génial, vraiment super. T'es con ou quoi ? Tu le fais exprès hein ?
La grosse Anya radotait ça depuis vingt minutes. Complètement jeté. Je jette un regard éclair à Dolorei ; il acquiesce silencieusement : il n'y a plus rien à en tirer. Brise réfrigérante de l'impitoyable Russie. Il l'assomme d'un grand coup de quille, trophée d'une précédente entrevue dans un bowling Estonien. Elle s'affaisse dans un bruit sourd, misérable. Je sifflote mon admiration, lève mon pouce : c'en est assez.
Vingt minutes plus tard, nous défilons sur l'autoroute, avec un fond sonore martial et sursaturé. Le monde nous appartiens cette nuit, putain ! et la tire avale les kilomètres comme un prisonnier sa pitance. Des images d'obédience sado-masochiste infiltrent mon esprit aliéné par la musique du diable quand tel un fouet je me relève, "DOLOREI !" et ma langue claque ce mot comme un fouet, "DOLOREI !", "OUAIS KESKIA ?", il se retourne vers moi, ses grosses lunettes aux verres exagérément bombés comme un fessier de verre fumé, "IL NOUS FAUT A BOIRE" réponds-je, il secoue la tête avec sa tête de mouche, désapprobateur, puis s'affaire à nouveau sur son volant. Pute.
"-DOLOREI, FILLE DE JOIE, REGARDE MOI !
-OUAIS ?
-ARRÊTE DE CRIER BORDEL.
-JE T'ENTENDS PAS, PARLE PLUS FORT.
-IMPOSSIBLE. DÉGAGE TON PUTAIN DE DISQUE, ÇA FAIT DÉJÀ TROP LONGTEMPS QU'ON ÉCOUTE TA MERDE, PASSE DE LA VRAIE BONNE MUSIQUE !
-J'ENTENDS PAS !
-BORDEL !"
Quelque chose ne colle pas. Est-ce le vent qui bat aux fenêtres semi-ouvertes ? Les yeux clos de la grosse Anya, dont l'épaule gît sur la mienne, ses lèvres huilés de mousse salivaire ? Les rejets sonores enregistré par ce parasite de conducteur, cinq heures plus tôt, avec son seul micro bas de gamme et son ordinateur ? Peut-être que la nuit miroite de trop d'étoiles comme trop de mises en garde pour deux seuls compagnons et un poids mort - enfin pas tout à fait mort - deux seuls compagnons et une pocharde, trop imbibés d'ivresse pour demeurer autonome ? Reste calme je souffle à moi-même ; et le son semble coulisser de ma bouche involontairement. Qu'importe. L'ambiance sonore est déjà trop dissonante de toute manière
Minuit. Cela fait trois quart d'heures que cette voiture des enfers nous tire avec elle sur les sentiers inconnus du délire Russe. Dans un accès frénétique, et semble-t-il irrémédiable, Dolorei a brisé la vite du minivan, et le vent peut maintenant nous engourdir comme bon lui semble. Et il lui semble bien, malheureusement. Je me recroqueville lamentablement dans mon écharpe, grelotte, claque des dents, frétillant des jambes. Même mes doigts de pied se tordent et se retournent pour échapper à la congélation. Peu prompt à me résigner à tel fatalité, je détache Anya, furieusement. La ceinture se rétracte à sa base dans un bruit strident. La musique bat toujours une cadence aliénante. Je tire la grosse contre moi, appelant à moi sa masse graisseuse et sa chaleur corporelle intrinsèque. Le tableau de nos deux corps joints m'apparait repoussant, et en effet le froid lui-même abandonne. Probablement écœuré d'un tel retournement de situation, Dolorei fulmine et dérape brutalement sur la voie déserte. Son disque s'arrête aussitôt. Un peu hébété, je le scrute, avec son absence de regard absolument démente que lui confèrent ses lunettes grotesques. Il aboie : "J'VAIS PISSER !", et il s'en va. Mollement, je suis cet silhouette tout en fourrure s'enfoncer dans les méandres d'une quelconque forêt de l'Est dont personne ne se préoccupe, avec l'étrange impression de suivre un documentaire animalier. Trop dur, je ne peux que changer de chaîne quand je vois cette bizarre créature se vidanger derrière un arbre. Cruelle Nature, comme je t'en veux ! Ton rejeton pisseux m'a ramené à ma vessie elle-aussi bien encombrée. Et je ne peux évidemment la soulager sans me déplacer. C'est une éventualité que Dolorei et son véhicule tolérerait difficilement, à l'instar d'Anya qui semblait tenir à sa parka. Sa surcharge pondérale commençait à m'étouffer de chaleur depuis qu'on s'était arrêté, mais las ! je ne pouvais plus m'en dépêtrer. Quel nuit sanguinaire ! Je pouvais déjà me figurer les nouvelles que diffuseraient avec un chagrin incommensurable les artères bouchés de l'underground :

"DÉCÈS D'UN ACTIVISTE CÉLÈBRE DE LA SCÈNE UNDERGROUND FRANÇAISE, ASSASSINÉ LÂCHEMENT PAR UN CACHALOT COMMUNISTE PENDANT SA DERNIÈRE TOURNÉE EUROPÉENNE. LA MUSIQUE INTERNATIONALE EN PLEURS - 2014, UNE ANNÉE NOIRE A JAMAIS !"

Quelque chose dans ce goût là.

Et à cette heure tragique, Dolorei trouvait le moyen de s'éterniser en urine ! Quel arnaque. La vie s'avérait donc pathétique jusqu'à son ultime soupir ? Était-ce donc ça, mourir ? Cette pression insurmontable sur ses genoux endoloris, cette obstruction implacable des voies respiratoires, le poids de son urgence et ses réflexes filant doucement de soi comme un peu de gaz expulsé d'une sordide pompe à vélo ? C'était aussi banal que ça, comme ce vieux van crasseux et insalubre, ce silence nocturne tout à fait lambda, ce monticule de chair inutile échoué de tout son long sur un corps innocent, et Dolorei qui tape à la vitre ? Enfin je respire, mon visage tout gonflé et rubicond se relâche , Dolorei a ouvert la portière et latte à coups de bottes l'immensité d'Anya, qui glisse finalement sous les sièges. Libre, je m'apprête à remercier Dolorei avant d'aller pisser quand le bourru conducteur me hurle dessus dans sa langue natale.
"-НЕЗАКОННЫЙ !
-D'accord", je fais.
Je détale jusqu'à la forteresse touffue d'un bosquet de ce bord de route, et entame l'irrigation de futures plantes. Mon urine, pur produit capitaliste, déferlait sur le sol infertile des terres bolchéviques, prêt à en bafouer les fondements à jamais. Un brouillard s'était levé ici, blanc, suave et doux, une vapeur laiteuse comme les intestins invisibles d'un nuage. Je me sentais léger et pur, comme dans un bain d'eau chaude, prêt à m'y noyer. Mais évidemment, l'hygiène et les cures thermales attendraient. Je revenais à la réalité, secouait un peu mon outil, le rangeait, et obliquait vers la caisse de Dolorei. Je montais à l'arrière. A gauche, Anya chialait. Elle avait un hématome dans son imposante joue, une moitié de visage tuméfié et pitoyable, la rançon pour ma libération. Sans lui adresser un mot, je me tournais vers Dolorei, qui impassible, fixait le lointain, celui par-dessus le volant, l'étendue noirâtre et sauvage, inconnu hirsute de végétations à peine écartelé par le passage des homme, tempête de la Nature prêt à nous enfermer dans ses mailles émeraudes. Et nous et nos airs graves à la con, quel blague. "Hé c'est drôle hein", j'ai avisé au conducteur mais il disait plus rien. Il avait l'air triste. Dévasté. Ses lunettes gisaient sur le tableau de bord. Il a tâté la poche gauche de son blouson avec un ânonnement rare, comme si il n'en avait pas grand chose à foutre, au juste, de sa poche gauche de son blouson, et extirpé un paquet de cigarettes, des Philip Morris, il en a saisi une, se l'ai glissé au bec, et il est resté là, planté, avec sa clope entre les dents. Il a ensuite pris son briquet, l'a porté à sa mâchoire avec un raffinement rare, puis relâché quelques vagues de fumée bleu. Une ineffable solennité entourait chacun de ses remuements dès lors, comme si des forces métaphysiques insoupçonnés avaient pris le contrôle de son corps. Ce foutu conducteur de minivan, très modeste artiste de l'antimusique venait de se réincarner comme un véritable hiérarque des temps crépusculaires. Touché par la grâce d'une telle vision, je restais stoïque, figé par la pesanteur de la scène, à peine dérangé des quelques couinements de la grosse Anya. Je voulais la baffer pour lui intimer de présenter un peu plus de tenu devant notre très vénérable compagnon, mais toute forces m'avaient abandonnés. A l'amyotrophie succéda une bougeotte vive, et ayant repris mes esprits sur l'étonnante transfiguration de Dolorei, hurlait dans son oreille gauche "BON TU DÉMARRES KOLKHOZIEN DE MES DEUX BURNES" et il écrasa l'accélérateur aussi sec. De nouveau loquace, il tenait à me faire la conversation maintenant.
"-Moscou, Moscou, belle ville, bon public, très passionné, ouvert d'esprit.
-Du vent, répliquais-je, ton pays est pourri même sous son bel apparat blanc de neige. N'oublie pas, c'est là que les vieux rêvent de Staline, et les ados d'Hitler ! Ton pays n'est plus qu'une latrine au syncrétisme religieux et idéologique en désuétude complète. Vous êtes finis, positivement !
J'étais plutôt fier de moi.
-Mensonges, mensonges, ça ne concerne pas le public qui nous concerne. Bonnes personnes ici, tu verra.
-Mais je n'ai pas dis que j'étais contre les extrêmes après tout."
Un silence a repris la parole. Nous l'écoutions, absorbé par ses fines évolutions, micro-révolutions organiques que je ne saurai jamais reproduire. Les modulations toutes imparfaites du silence, le seul vrai mythe Humain, l'Arlésienne de toutes les civilisations, la seule chose qu'on invoque mais que l'on sait pour toujours intangible. Il était écœurant en vérité. Je me retournais, tâtait l'arrière de ces sièges de cuir noir ; un sac parfaitement opaque regorgeait de trésors de musique cachés des tympans de tous. Je pris un disque au hasard.
"-Hé Dolorei, bourre ton lecteur avec ça et met fort, le plus fort possible.
-C'est quoi ?
-Le premier longue-durée de NURSE WITH WOUND."
L'album glissa de mes mains jusqu'à celles de Dolorei, puis jusqu'à la fente du lecteur. Après le petit bruit caractéristique, il commença sa valse folle au plus profond de cette carcasse sur roues, puis les enceintes se mirent à crépiter.
"-Allez Dolorei, fais péter la vodka".

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mercredi 10 septembre 2008

Chronique ordinaire 23 - Le cancer vacancier.

C'est une histoire de tendresse. Essuie l'eau sur ta joue. Palpe ta fossette. Rapportes ta main à tes lèvres ; fais la moue : l'eau chlorée ne va pas vraiment à ton régime. La pelle, la pelle, le seau, le seau, et ce petit garçon qui t'observes, ses grands yeux bleues accordés à son maillot de bain. Tu lèves les yeux, détailles ce qui t'entoures. Et tout est bleu, le ciel, la piscine, les transats, les yeux, le maillot. C'est une couleur de garçon. Un petit vent frais se lève et balaie la grande terrasse. Il fixe tout le long de ton corps le froid de l'eau sur ta peau, tes dents claquent, maman, maman.

Maman est allongée sur le dos. Elle est blonde, comme toi, mais sa peau brunit mieux que la tienne. C'est qu'elle y fait très attention, à son bronzage. La tête penchée sur la gauche, elle discute avec une célibataire rencontrée plus tôt à l'hôtel. Leurs cheveux dansent au vent. La place à droite demeure vide. Tu t'y pose avec un petit tremblement, le froid, ou l'absence. Tu imagines un bel homme brun perdu dans un bureau trop petit pour y trouver la joie. Tu sens le manque couler comme des larmes sur ton entièreté, puis une voix familière prononce des mots aimables. Plus de peur bleu. La chaleur revient et c'est une grande serviette ornée d'un beau dauphin. Tu restes assise et t'amuses de l'animation du lieu. Fréquence saccadé des plongeons, cris aléatoires des enfants, les adultes sont toujours plus calme, qu'ont-ils bien tous connu, l'endroit est un désordre impossible mais tu respire une paix bleu. Tu regardes toujours les mêmes choses, mais elles ont perdu leur nouveauté, tu repenses à avant, avant. Derrière la discorde ambiante des amusements communs, il y a cette voix, monotone, elle te rassure, elle bat la mesure de ton existence désormais, seule, l'autre s'est tu. Tu pourrais te rappeler les journées fastes, le temps de l'union, l'unité originelle. Tu pourrai reprendre la voix des onomatopées comme quand on marchait à ta place, et que les termes de la vie semblait chauds et inaltérables. Mais il faut repousser le malaise, colmater les trous, comprimer l'air de toutes ses forces, pour résister au vérin du doute qui menace d'écraser. Le piston pourrait être cette femme, ta génitrice. Tu peux décider d'en faire le filtre de ton existence. Le bonheur serait de nouveau concevable. Tu lui ferais même sûrement plaisir. Elle n'a rien à se reprocher. Tu l'as toujours cru. Pourquoi remettre en cause sa dernière source de lumière ?

Tu te laisse tomber sur le transat, en rabat l'extrémité supérieure de manière à cacher le soleil. La vie devient bleue marine. Il fait encore trop chaud, le vent s'est estompé. Maman parle toujours à son amie. L'agitation voisine devient une simple toile de fond, tu devrais te garder de tout repos et essayer d'écouter la conversation. Tu apprendrais que se rajeunir par de simples mensonges n'est pas honteux. Tu apprendrais que le moteur de la vie est le travail-avant-tout. Tu apprendrais que la féminité c'est se faire élargir les seins que deux grossesses peuvent faire perdre. Plus tard, tu apprendrais des choses sur la vie en entreprise, des choses qu'un mari n'a pas voulu comprendre, et tu apprendrais encore une fois l'injustice de ta situation. Tu pourrais en déduire que ta dernière source de lumière est une ampoule électrique en manque de filament. Tu pourrais en déduire que la colère aussi, peut-être bleue.

Mais tu as probablement raison de retourner jouer avec ton grand-frère qui s'ennuie.

Le bleu est une couleur qualifiée traditionnellement de froide par opposition aux couleurs chaudes (jaune, orange, rouge) qui sont les couleurs du feu.

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