mardi 7 avril 2009
Ils meurent
Il gueulait tout le temps. La nuit en particulier. L'obscurité l'endormait pas. Ça l'excitait complètement. Je me rappelle l'avoir posé un soir sur la table de la cuisine, face à la fenêtre, c'était peut-être la première semaine. Il semblait tout à fait fasciné, enivré par le spectacle de la lune se dessinant progressivement sur l'horizon qui flétrissait. Sa bouche pendait. Il bavait. Je l'ai regardé cinq minutes dans un état de fascination bien différent puis j'ai grommelé quelque chose comme "sainte-mère de dieu". L'air frais me faisait frémir. L'impassibilité de la nuit me troublait. L'incompréhension me rendait petit à petit amorphe : toute cette scène me blasait. Je fis fermer les volets et couler un peu d'eau. Je la frottais contre mon visage tandis que je me scrutais anxieusement dans un petit miroir craquelé. Un regard vitreux, affligé par des cernes grisâtres. Ce bon vieux visage miné. Un soupir plus tard, je relevais la tête, grimaçais pour essayer de me faire sourire, puis je relevais le col de ma chemise, m'étirais les bras, sondais le plafond... baissais les yeux sur lui. Il me fixait. Depuis combien de temps ? Son regard était aveuglant de haine blanche. Un mépris indicible, une colère sournoise, un dédain mérité sortait de ses deux petites fentes blanchâtres. Je le regardais me toiser de son aura invincible en faisant couler du jus d'orange dégueulasse dans mon gosier assoiffé. Je prenais bien soin de pas détourner mes yeux de ce monceau de frustrations, si bien que je n'ai pas vu la fuite de la bouteille inonder consciencieusement le dallage gris. Quelques secondes plus tard, je me retrouvais à l'horizontale, le crane endolori, le moral en miettes. Du haut de sa chaise haute, il me regardait.
C'était ma période de désintérêt profond pour l'humanité. Plus de taff à achever et des vacances sans argent, je me retrouvais à me passionner pour mes vieux bouquins, mon lit et mon ordi. Je l'ai à peine senti venir : des pas pressés dans l'escalier, quelques feulements de tissus à peine perceptibles, puis quelque chose s'est levé en moi, comme un haut-le-cœur. Quelque chose de plus terrible que la musique de ces sonorités anonymes. Une angoisse diffuse, palpable, comme une vague de froid qui s'extirperait de mon propre corps pour en contaminer les commandes. Je me retournais vers la porte et une force irrépressible m'appelait à l'ouvrir.
L'extérieur bouillonnait. Sensation trouble écartelé entre attraction et répulsion. Terreur du manque et peur des autres. Si l'on pouvait s'abstraire totalement du monde, la solitude serait suffisante. Mais il a fallu qu'on ouvre la porte un jour - le judas brûlait les yeux de curiosité. La rumeur grandissante de l'existence des autres, ces mêmes-là qui détiennent la clef pour te définir - toi par-rapport à eux et inversement - la rumeur grandissante t'a encerclé jusqu'à ton frigo et ton pâle reflet insignifiant. Épaules voûtées, barbe de quelques jours, manque de motivation, gestes hésitant. La conscience prend forme. Tu laves le sol. Tu t'observes appliquer ces mêmes mouvements que l'habitude t'as imposée, et par ce motif aliénant c'est le monde entier qui te rend ton regard.
Le frémissement suivant sembla influer sur la mécanique-même de mon organisme. J'ai mis les doigts, crachoté, mais rien n'est sorti. Je me suis assis par-terre avec un verre d'eau. Je m'étais rarement senti aussi vivant - et mortel, par extension.
mardi 2 septembre 2008
Nouvelle autorisée au mineurs non-accompagnés si paiement il y a (me contacter pour toutes souscriptions crapuleuses)
Tout le monde était là, vraiment sans exception, de la presse people lituanienne aux canards de droite français, et bien entendu, les journalistes de tout les Times doublé d'une équipe de la BBC. Tous avaient répondus présent pour ce qui s'annonçait comme l'évènement cinématographique de la décade, dans ce petit coin du nord de l'Iowa, à quelques pas du Minnesota. Célébrités en masse, vieux producteurs mécènes aux bras de leurs régulières, hordes de scribouilleurs en quête de sensationnel, et quelques amateurs un peu sceptiques, paumés au milieu de ce grand bordel. Car personne n'aurait loupé cette invitation exclusive sur le plateau de L'amour par derrière.
John S. Butters, réalisateur américain en vogue, adulé des critiques comme des cinéphiles les plus élitistes, allait triompher. Après avoir gagné le respect de l'industrie cinématographique par ses courts-métrages hommages à la Nouvelle Vague (dont il rapporte le tournage dans son best-seller Comment j'ai retourné Truffaut) et quelques films d'auteurs dopés à la culture junky et un esprit faussement indé (l'inénarrable Kerouac n'aurait jamais fait ça), il s'était fixé l'objectif très précis de "réinventer le cinéma porno" tout en lui redonnant "la légitimité qui lui fait défaut face au grand public". Dans une Amérique de moins en moins puritaine au fil des générations, où après des années d'activités les campagnes promouvant l'abstinence sexuelle avant le mariage faisaient grise mine, il était temps de frapper dans la fourmilière et laisser la jeunesse s'égosiller en palabres libertaires ; L'amour par derrière allait être leur voix. Mais qui allait servir de portevoix ?
Et bien pas moins de 20 millions de dollars de budget, record insensé pour un film interdit aux mineurs, un partenariat avec la Fox pour une diffusion dans plus de 140 pays, et, la touche finale, Brad Pitt et Angelina Jolie en couple-star. Jamais avare en promotion racoleuse ou simplement douteuse, Butters scandait à qui voulait l'entendre qu'il allait tout simplement avec son film "jouir un Eyes wide shut tout azimuts".
"Kubrick est trop naïf, il y va trop avec le dos de cuiller. Il croit encore au pouvoir de la suggestion, il accumule les capotes sur son objectif, on voit plus rien. Moi j'vais y aller sec." Tollé général des professionnels de la profession, battage de tonnerre au fan-club de Stanley qui ira jusqu'à prôner l'interdiction pure et simple du film, dénotant de ce fait d'une morale jugée largement incompatible avec leur prétendue passion du grand réalisateur aux yeux de tous.
Enfin il y avait ce grand gala, sur le tournage même du futur film déjà culte, avec le gratin arty de tout l'univers. Intriguant méli-mélo qui voyait cohabiter une Paris Hilton qui s'improvisait mormone, sa dernière lubie au rayon polémiques foireuses (on ne lui fera pas l'insulte de lui demander ce que elle et sa nouvelle confession ont à faire ici), mais aussi un Tom Cruise délirant sur "la palpable émotion scientologue véhiculée par ce film magnifique" tandis qu'au niveau curiosité on notera également la présence de "the super destroyer" Hulk Hogan, catcheur de son état et de sa fille bimbo venu pour "chroniquer" au nom d'MTV. C'est dans ce boxon à rendre épileptique les torchons style Paris-Match qu'un jeune français et son micro déambulait, à la recherche du St-Graal, Butters.
Trônant au beau milieu du circuit sur sa chaise de metteur en scène signé "THIS IS JOHN S. BUTTERS - FUKK OFF", encerclé de flashs et de micro, il remuait son nez de son gros doigt, dans sa désinvolture légendaire. La meute informe de gratte-papiers à la con commençait à lui monter au nez, ceci n'expliquant pas pour autant qu'il se le cure avec tant d'ardeur.
"-Quel message voulez vous faire passer ?
-Un message ? Tu m'as pris pour une tapette ?
-Que pensez vous du conflit en Irak, monsieur Butters ?
-C'est une très grande tragédie pour le sol américain, mais nous allons botter le cul de ces hérétiques à la con.
-Portez vous une arme ?
-Oui, depuis toujours, vous la verrez dans le film.
-Aimez vous les tacos ?
-Foutre Dieu oui, j'adore ça."
Ces conneries commençait à s'éterniser, et les neurones de Butters à fatiguer.
"-Ce film va bousculer sévère le tout Holywood messieurs. Maintenant, si vous le permettez, je dois aller chier."
Enfin, il pouvait respirer un air pas trop vicié. Il avait envie de se taper un bon hot-dog, avec beaucoup de ketchup, et une bière, ouais, une bière. S'éclipsant discrètement derrière le staff qui se démenait pour expliquer son jeu de scène à un Brad Pitt visiblement encore puceau, Butters appréhenda un boui-boui miteux qui rêvait sûrement de se retaper avec la thune de tout ces vicelards de la presse libre. Butters passa commande rapidement, puis s'en alla faire une petite trotte. Mangeant avec application son goûter, qu'il arrosa d'une lampée d'American Bud, il se sentait carrément grand prince, seul dernier génie encore dans la vie active dans ce foutu monde de fous. Prenant appui sur un petit banc au bord d'un petit chemin champêtre isolé du circuit, il décida de se poser pour mieux méditer sur son unicité.
C'était l'occasion qu'attendait depuis l'aube Alexandre Bourrebotte, petit pigiste minable Lyonnais, qui à peine sorti du lycée se prenait déjà pour Hunter Thompson, le style en moins. Désireux de pousser plus loin son fanzine "Dessinéma", énième projet underground mêlant BD's noires et chroniques de cinéma ivre d'ultrasubjectivité, il avait pris l'avion pour la première fois pour pouvoir interviewer Butters. Ayant déjà esquivé les titans en herbe de la sécurité, il sillonnait depuis tout à l'heure la zone du circuit, prêt à retirer du cinéaste quelques réponses qu'ils espéraient gratinés. Il était maintenant face à la chance de sa première vie, il ne s'agissait plus de faire le con.
Un peu hésitant, il alla à la rencontre de l'homme de l'année 2011. Il n'était pas si fringuant que ça, même un peu rond. Sa barbe cendrée avait effectivement de la gueule, mais ses yeux paraissaient fatigués, rouges surtout, son nez coulait et ses nippes étaient infectes. Tandis qu'il se demandait intérieurement pourquoi les riches des milieux un peu branchouilles tentait de faire illusion sur la prospérité de leur situation avec des fringues de clochard, il se présenta.
"-J'suis Alexandre Bourrebotte, vous pouvez m'appeller Alex. J'suis le futur grand auteur du XXIème siècle...
-Pourquoi t'es là alors ?
-Faut bien commencer quequ'part."
Butt soupira, fixa le sol, "tu trouvera rien ici, petit gars. Que des vampires et des abrutis qui jouent les dupes." Butters se sentait partir, sans comprendre pourquoi il avait envie de passer aux aveux.
-C'est matière à de bons écrits ça.
-Faudra romancer dur pour que ça soit valable."
Il éclusa son fond de bière, puis releva la tête ; son regard émanait d'une étrange folie douce.
"-Parlez moi de votre film, m'sieur.
-C'est la pire arnaque organisée aux US depuis le 11 septembre, voilà tout. Les gens crèvent de partout, tout commence à manquer, et ça se sait. C'est une époque individualiste, et l'homme Occidental n'aime plus baiser. Trop replié sur lui-même pour apercevoir encore sa queue."
-Pourquoi faire ça alors ?
-J'voulais rappeler aux hommes qu'eux aussi étaient des bêtes, et que leurs iPhone les avait pas rendu meilleurs. Fallait une grosse ampleur pour avoir une chance de marquer les consciences, alors j'me suis investis à 200 pour cent pour ce film de daube. J'ai fais baiser pour le salut de l'Homme.
-Vous êtes un humaniste en fait.
-On rabaisse l'humanisme au plus bas aujourd'hui, ce terme ne veut plus rien dire... Toutes les grandes causes sont achevés, la chierie des Nazis, la fin des ségrégations raciales, et alors personne se fardait d'idéaux humanistes, les gens s'achètaient leurs R5 et partait pique-niquer pendant que des marioles sapés comme Casper brûlait des pauv' gens. C'est maintenant que tout est achevé que les gens se disent humaniste, c'est un label comme un autre l'humanisme, mais trop galvaudé, je connais qu'une poignée de vrais pour un putain de tas de connards médisants.
-C'pas faux. Parlons technique alors. A quoi les érotomanes maniaques de ce foutu globe peuvent s'attendre ?
-Oh et bien, notre budget nous laisse une part miracle d'expérimentations diverses, à même d'accrocher de nouveau les consommateurs les plus téméraires du "chaud" business. Le truc c'est que le décor amené ici est factice, on tourne juste quelques scènes des plus banales, genre partie de jambes en l'air quasi-amoureuse, les prémices on va dire. Tout le reste sera tourné en studio, sur écran bleue.
-Non !
-Et si, que croyiez vous ? Les fantasmes dépasseront toujours la réalité. C'est pour ça qu'elle écœure.
-Brad Pitt est il aussi bien membré qu'il est musclé ? Ce genre d'anecdotes est excellent pour le moral des lecteurs.
-Pour tout vous dire, non, mais grâce à de la simple peinture bleue nous sommes à même d'effacer du montage son appendice de taille humiliante pour le remplacer par un calibre des plus impressionnants, tandis que nous l'avons doté d'un réservoir de sperme rechargeable de deux litres. Le réservoir est habilement caché dans son an...
-Très bien, j'aimerai savoir aussi qu'elle est l'histoire du film, parce que je crois bien que malgré tout ce boucan on est pas fixé ?...
-Alors...
L'explosion retentit à cet instant précis, coupant l'enregistrement de Bourrebotte. La détonation, insoutenable, se propagea jusqu'à l'autre bout du lac DeSoto, et de longues flammes noires crachaient vers le ciel du gaz carbonique en proportions illégales. Une présentatrice branchée de la télévision torontoise, le brushing en feu, arriva à la hauteur des deux hommes encore ébranlés, hurlant au vent "C'EST DITA VON TEESE QUI A CROQUE LES COUILLES AU BONHOMME MICHELIN !"
L'explication, on le saura plus tard, n'était pas aussi croustillante que cela en vérité, le drame étant du aux restrictions budgétaires imposé par Butters sur la sécurité du site de tournage, réduction dans le but avoué de l'achat d'un pied-à-terre à St-Domingue par l'intéressé. Le choc ayant été létale pour les deux acteurs vedettes, la carrière de Butters fut irrémédiablement brisé, avant d'être bafoué à nouveau par l'article sensationnel d'Alexandre Bourremotte, jeune pigiste alors inconnu dans son pays, Cinématographe Sidaïque Cynique, que louèrent les plus célèbres journaux des pays civilisés. Le film ne fut jamais tourné.
dimanche 31 août 2008
Les parterres de fleurs brûlent, brûlent, brûlent
Réécriture promise, réécriture due.
"Le cul c'est la petite mine d'or du pauvre"
L-F. Céline
Filets de lumière trouble révélant la poussière, réveillant les pauvres hères. Le soleil filtré par les persiennes ramène à la réalité Jérôme, l'extirpant d'une rêverie matinée de sexe. Le poids d'une nouvelle journée à supporter l'enchaîne à son coussin. Il faudra encore beaucoup de lumières pour le tirer de ses ténèbres.
Midi. Le réveil, programmé pour retentir toutes les dix minutes en l'absence de réaction de son esclave, résonne pour la douzième ou treizième fois. Jérôme abdique en désespoir de cause, rassemble toute sa frustration de deux heures entières d'explosions sonores en un coup sans aucunes mesures. Le radio-réveil rend l'âme, Jérôme rend un grognement de douleur. Plus de retours en arrière, il faut affronter son reflet. La salle de bain n'a pas de miroirs, sa chambre non plus ; c'est le regard d'une petite fille qui le renverra à son existence. "C'est le problème pourquoi les gens sont détestables, leurs vies ne vous renvoient qu'à votre propre merde". Mais cette enfant est le sien, ses yeux ne peuvent porter la rétribution d'une société entière, Jérôme esquisse un sourire, sincère. Qui sait si cette journée ne sera pas porteuse de surprises heureuses ? Réminiscences diffuses d'un temps où l'optimisme trouvait sa légitimité. Il n'avait pas tenu face à la vie. Jérôme porte un regard impuissant sur sa progéniture : l'espoir qu'elle rayonne s'éteindra t-il un jour lui aussi ? Il voudrait pouvoir souffler à jamais sur le feu, ranimer sans cesse les braises, poser des branches, ce genre de trucs, il ne sait pas vraiment comment on entretient un feu mais il espère savoir un jour. L'atmosphère du studio est assez plombante, Jérôme le reconnait lui même volontiers, surtout depuis qu'un étrange holibrius à l'haleine sévèrement avinée lui avait glapi un truc sur les "mauvaises ondes" un soir où deux pauvres entitées tâchaient de se noyer dans des verres. Pourquoi y repensait-il maintenant ? Le cadre de sa fille cerclé par les déchets, les murs croûtés, les meubles tâchés, sans doute. Pour l'heure elle semblait indifférente au contraste pourtant révulsant des deux habitats de ses parents, entre le luxe cosy de l'appartement de sa mère et la décharge de 44m² de ce drôle de père. En somme, ce qui la frappait déjà plus était la différence de quartiers. Les gens étaient d'apparence pauvres à la fenêtre de Jérôme. Il n'y avait pas de vie au balcon de Mallorie, son ex-femme. "Quel merde", refrain intérieur de la chanson des pensées pour cet individu encore jeune, pourtant déjà presque mort.
"J'aurai laissé une trace de moi quelque part, c'est déjà bien." Perdu dans cette cuisine, qui débouche sur le salon, le bureau, le canapé-lit, l'appartement entier en fait, il ne peut que détailler Lucie. Elle porte le nom qu'il a choisi mais il ne la voit qu'un week-end sur deux. "Quel merde." Qu'à t-il à lui offrir ? Du chocolat chaud de seconde zone, un peu de beurre et des biscottes ayant traversés les saisons. Il se réserve la bière, quand même. Peut-être un jour devra-t-il aussi la sacrifier à sa fille ? N'y pensons pas. Finalement, il arrose cette chaude journée d'un peu de mauvais café. Et le temps passe lentement, et ce café aigre chute lentement dans sa gorge. Pourquoi les gens sont heureux ? Seule la vision de sa "toute petite" continue de le faire sourire. Elle joue maintenant avec deux jouets que Jérôme croyaient perdu, des bricoles récoltés dans des paquets de céréales, à l'effigie du film d'animation pour enfants à la mode de l'époque. Elle les fait se confronter, mais les hostilités ne perdurent pas, et très vite les deux icônes essayent de se serrer leurs mains figés en poings, mais le PVC ne démords pas. A l'autre bout de la table, Jérôme fixe le visage de sa fille, le détaille, comme pour l'immortaliser dans son esprit pour les jours où il devra flancher. Il veut garder l'image de sa fille concentrée à animer ses petits jouets, devant une fenêtre ouverte sur cour avec le soleil qui irradie. Et oublier les murs qui s'effritent et tombent en lambeaux. Et ce café décidément imbuvable, bordel.
Plus de cigarettes, du moins, à portée de mains. Jérôme lève son cul grossissant - quel honte quand on ne mange pas à sa faim - et s'en va recueillir auprès du canapé-lit un peu de réconfort. Petite trappe dans le parquet constellée de brûlures minimes, aux rainures incrustées de verre, de cire fondu, où révéler un paquet de Django, des feuilles quasiment froissées, un magazine porno pour routiers, bordel comment en suis-je arrivé là, il bande, et quelques billets quand même, avec la maigre liste des courses, bière, surgelés, café, vin, chips, bière soulignée deux fois. Retour à la cuisine, piochage d'une allumette, allumage d'une petite joie. Lucie joue toujours. Bientôt sa mère sera là, Mallorie, et il n'y aura plus rien pour faire vivre un peu ses murs. Comment perdre son temps avec seulement une vingtaine de dollars ? Ce n'était même pas assez pour une quantitée suffisante de Xanax en vue d'un suicide. "Si l'on ne peut même plus payer l'assurance d'une mort, pourquoi vivre ?"
Sonneries stridentes à l'entrée, petites plaintes du malheur qui sonne à votre portail. Lucie, sentencieuse : "c'est maman !" Jérome manque de défaillir en voyant perler des larmes presqu'aussitôt sur le doux visage de l'innocence. "Merci papa et maman de m'avoir autorisé la possibilité de vivre ça il y a deçà 34 ans". Pour la peine, il sort son plus beau sourire, jaunâtre, contrôle quand même le judas avant la porte - mais les précepteurs ne se dérangent jamais à l'heure du déjeuner, précaution inutile donc - vision d'une grande blonde avec un brushing qui lui flanque une tête carrée, l'air agacée par une mauvaise odeur. "Ouais, c'est elle".
Cliquetis agaçant d'une serrure qui se recroqueville, signe perpétuellement annonceur d'une mauvaise nouvelle. Voilà cette grognasse que le temps n'arrange pas, que la thune n'arrange pas, que la réussite n'arrangera jamais. Elle avance impétueusement, comme sûr de ses droits, la salope. A peine un "Salut" pour qui a partagé huit ans son lit et ses rêves. "Il y a des coups de barre à mine qui se perdent" écume-t'il, toujours silencieusement. Si il désoblige cette femme, il portera aussi atteinte à sa fille. Elle qui tient encore malgré la preuve de l'échec de l'amour. "Brave petite fille", il reste encore quelques émerveillements pour ce jeune homme déjà fatigué.
Ce qui suit n'est pas du tonneau de l'émerveillement évidemment. Même fausse discussion, prise de nouvelles, en attendant que le silence n'impose de ses lois le départ des deux femmes de la vie de Jérôme. L'absence de mélodie, languissante et cruelle, envahit de nouveau le dernier exil possible de l'homme. Il faut pourtant fuir, la journée sera trop dure, paradoxe d'un solitaire qui ne peut s'occuper tout seul, faute de quoi ? "Je n'ai pas les moyens d'être marginal, je n'ai pas assez d'assurances financières pour m'écarter de la meute humaine sordide. Pris dans le lit fangeux de ce fleuve, je ne peux que nager à contre-courant. Mais toujours avec eux. Je suis presque poétique aujourd'hui, tiens."
Il reste pourtant quelques ressources. En quête des billets de sa cache, il ne peut s'empêcher un regard insistant sur les magazines lubriques de sa maigre collection de lectures - en fait à part ça et les J'aime lire de sa fille, il n'y a rien - et, saisi d'excitation, il songe sérieusement à se branler. Du reste, ce n'est pas une décision trop dure à assumer, il le fait bien tout les jours pour tromper l'ennui. Il s'y attèle donc, exhorté par un petit vent frais qui, bizarrement, le galvanise dans son entreprise. Enfermé à double-tour dans ses toilettes, il est pourtant seul ici, il se plaque sur la cuvette, non sans avoir baissé son jean troué et ce caleçon, heu... Bref.
Mais rien à faire. Jérôme se paluche avec beaucoup de volonté, mais même une éjaculation ne fait pas décharger l'ennui qui le ronge. Le magazine est tâchée. Oh, il n'y reviendra sûrement plus de toutes manières, c'est une publication qui se digère vite.
Retour à la case départ. La chaleur moite de l'été continue de le stimuler alors qu'il repose vanné sur son canapé-lit (qu'il ne replie jamais). Tout colle à sa peau avec cette chaleur. Stop : il faut prendre l'air. Sortir constitue, par ailleurs, souvent une promesse à des distractions. Pourquoi pas ? Jérôme enfile sa deuxième chemise, remonte son pantalon maintenant gonflée de ces quelques billets, chausse des Converses défoncés, franchit la porte ; le voilà lâché.
L'air libre ne réconforte pas beaucoup, ça il le constate assez tôt. La contemplation du bétail humain non plus. Il mastique sans acharnement un chewing-gum à l'eucalyptus en regardant défiler la vie. "Pourquoi mon existence est-elle aussi corollaire à celle des vaches ?". Lui aussi se met en quête d'herbe. Ici, en trouver est aussi facile que de tomber sur un CRS à une manif'. Après avoir accosté la bonne personne et vidé ses poches, il est surpris de constater que son jean contenant déjà une petite somme avant le dernier ravitaillement. De nouvelles distractions possibles ! Jérôme cherche une fille de joie.
La prostitution est pourrie en France. Jérôme, qui s'est offert ses seules vacances il y a un an en Thaïlande, en a pleinement conscience. Cela dit, lui aussi est pourri. Tout trouve sa logique au final, lui semble-t'il.
Fin connaisseur, le repérage est à peu près aussi court que pour le dealer ; il hèle sa prostitué après 7 minutes 56 d'enquête. 120 euros la totale, c'est plus qu'une journée de salaire d'un smicard français. A Cuba, une pute se monnaye au tarif Européen, les étrangers mettent 40 euros environ. C'est l'équivalent d'un mois de salaire pour un ouvrier non-qualifié de là-bas. "Je capterai jamais rien à l'économie." Le nouveau couple peut se diriger vers une retraite tranquille. Ils vont chez elle ; elle s'appelle Nadia, elle vient de Roumanie, elle est cultivée attention, elle a même lu du Gogol, c'est important de le notifier. Pourtant elle vend son cul pour espérer survivre, quand ce n'est pas son responsable qui manque de l'achever. Son bras est saturé de bleues, cela gêne Jérôme, mais que peut-il y faire ? Oui, il encourage modestement cette économie ignoble. "Quel merde !" Autrement, elle lui semble une bonne affaire : elle doit donner dans les vingt-cinq ans, elle est brune mais sa peau est très pâle, son corps bien formée, son visage n'est pas si harmonieux mais elle l'excite somme toute honorablement. Cela tient à si peu de choses quand on est dans cette situation. Elle ouvre enfin la bouche : ""On fait ça tout en haut, c'est bien arrangé tu verras, il y a un grand lit, des coussins en vrac, et puis des capotes, parce que j'imagine que t'en as pas n'est-ce pas ?". Elle n'a pas l'air d'apprécier beaucoup son nouveau client mais Jérôme a l'habitude d'exaspérer les femmes désormais. Lui n'aime pas les putes qui parlent de manière évasive de leurs fonctions, "on fait ça", elle a honte de baiser ? Il se renfrogne aussitôt, il peut comprendre, bien entendu. Pour rejoindre le grenier aménagé, il faut suivre un escalier très exiguë ; Jérôme suit à cet occasion le balancement du derrière de la fille. Il bande sec. Pourquoi pas après tout ?
"-Nous y sommes..."
C'est une sorte de grenier aménagé en fait. Un lit king-size dans un état acceptable trône au milieu de la salle, le reste est plutôt très propre pour ce qui était un grenier, un tapis style Persan tente d'exotiser un peu la salle. "Baiser une nana de l'ex-URSS dans un quartier français bourré d'étrangers avec un tapis orientalisant par terre, la Mondialisation ressemble vraiment à rien." Ils ne perdent pas de temps, pas même en préliminaires ou embrassades, Jérôme ne sait contenir son envie brutale de baise. Il estourbit le con de sa prise comme il démolirait 34 ans de vie infect, broyant tout les monstres de son passage sur Terre; en nage, comme possédé par son vice, prêt à faire abdiquer le monde devant son désespoir. Ivre de puissance, il moleste même la fille, sa fureur redouble, continue son frénétique crescendo jusqu'à l'orgasme, la délivrance furtive et traître. Le silence reprend le grenier, à peine dérangé de quelques halètements. "La vie est une chienne et je lui ai cassé les pattes." Sans demander son reste, Jérôme se rhabille, pose l'argent, balbutie un "au r'voir" timide, descend. Un étage, puis l'autre, encore un, la descente semble interminable. Une fois au terme, il sort en trombe de l'immeuble, considère le monde autour de lui. Tout est resté inchangé. Le sifflement tenace du malheur arrache une grimace de mécontentement à Jérôme. Il va falloir vivre de nouveau.
lundi 21 juillet 2008
Les parterres de fleurs fanent comme une armée de pénis en fin de vie
Jérôme se lève. Uns des flux de lumières échoués du travers des persiennes a survolé ses yeux endormis trop longtemps. Il est en sueurs. Le jour révèle autour de lui la valse de la poussière. Il a rêvé de sexe. Il est déjà midi. Du bruit dans la cuisine l'appelle. Jérôme enfile un vieux marcel défoncé et le jean Levis qu'il trimballe depuis ses années lycée et débarque en trombe dans la petite salle mal éclairée. Lucie est là depuis deux heures, perchée sur sa chaise, les bras croisés sur la table, la tête enfouie dedans, à sommeiller. "Quel con" se dit Jérôme, qui n'arrive jamais à devancer le réveil de sa fille, qui ne lui prépare jamais de copieux petit déjeuner, que sa fille attend toujours jusqu'à l'épuisement. Jérôme s'approche d'elle doucement, lui souffle dans le cou ; elle émerge, se frotte les yeux. Elle a sept ans et demie. C'est la plus bellle chose qu'ai jamais vu Jérôme. Elle saute dans ses bras. Jérôme soupire intérieurement, honteux devant tant d'amour, lui qui se sent tellement impuissant comme père.
"-Tu veux manger ton repas tout de suite ? Ou tu veux quand même ton chocolat ?
-Non ne prépare rien, maman va bientôt arriver."
"Foutu garde alternée" pense t-il. Il regarde l'heure. Midi trente. "Bordel, elle devrait même déjà être là". Il s'imagine la tête de Mallorie si elle était arrivé devant porte close, à tempêter en vain jusqu'à ce que le proprio la dégage sans discuter. Il se prépare de quoi se sustenter. Café et bière. Le même menu matinal depuis 3 ans. Le café empire d'années en années avec le reste, seul la bière ne souffre pas trop de changements. "C'est la seule fidèle amie" à écrit Jérôme dans son ersatz de journal intime. Le temps passe lentement, comme le café aigre qui reste en travers de la gorge. Seule la vision de sa "toute petite" continue de le faire sourire. Elle joue maintenant avec deux jouets que Jérôme croyaient perdu, des bricoles récoltés dans des paquets de céréales, à l'effigie du film d'animation pour enfants à la mode de l'époque. Elle les fait se confronter, mais les hostilités ne perdurent pas, et très vite les deux icônes essayent de se serrer leurs mains figés en poings, mais le PVC ne démords pas. A l'autre bout de la table, Jérôme fixe le visage de sa fille, le détaille, comme pour l'immortaliser dans son esprit pour les jours où il devra flancher. Il veut garder l'image de sa fille concentrée à animer ses petits jouets, devant une fenêtre ouverte sur cour avec le soleil qui irradie. Et oublier les murs qui s'effritent et tombent en lambeaux. Et ce café innommable.
Soudain, on s'affaire à la porte. Lucie lève la tête, et murmure, l'air interdit, "c'est Maman...". Jérôme acquiesce. Oui de toute évidence c'est Mallorie, à moins que les huissiers ne se dérangent désormais même pendant leurs collations. Avec l'énergie d'une huitre ouverte, il s'élève de sa chaise, jusqu'à se tenir tant bien que mal devant le judas. Il fait tourner le loquet, il scrute, c'est une grande blonde avec un brushing qui lui fait une tête carrée, elle a l'air agacée et semble dérangée comme par une mauvaise odeur, pas de doutes, c'est son ex-femme, Jérôme ouvre.
"-Excuse moi du retard, j'ai été retenu à la pharmacie, elle siffle ça comme si elle s'adressait à une réceptionniste qui lui demanderait pourquoi elle est en retard chez son ophtalmologiste hein, pourquoi, elle se croit tout permis ? Non, c'est bien à l'homme dont elle a partagée le lit 8 ans qu'elle parle.
-C'est rien, c'est rien...
-Elle va bien ?
-Ouais ouais, bien sûr.
-Avec l'hygiène qui règne ici, tu lui filerai le tétanos que ça m'étonnerait pas."
Devant tant de sympathie, Jérôme préfère ne pas la suivre jusqu'à la cuisine. "La porte est plus sympa que cette conne", il en est sûr. Après quelques cris de protestations "comment, mais elle n'a rien mangée ? Mais tu es un raté fini Jérôme, c'est inconcevable !..." la voilà qui revient dans l'entrée, avec à charge Lucie, qui n'a pas l'air ravie du traitement de son père. Lui, il fixe ses chaussettes, trouées, il ose plus faire face à sa joie de vivre. Et l'autre le serine, encore.
"-Tu bosses en ce moment ?
Il hésite, il se renfrogne, parle dans sa barbe subitement : "Bah non, mais j'ai passé mon CV à des agences d'intérim, Manpower, tout ça... Ils m'ont dit qu'ils me recontacteraient bientôt.
-A d'autres, ça fait 3 ans que tu me tambourines ça chaque lundi, ricane-t'elle. Elle s'arrête, puis reprend après trente secondes de silence gênant, de toutes façons ils vont te donner quoi ? Un boulot crevant et sous-payé, que je sache t'es toujours pas bilingue finnois-français ou agrégé de sciences-po !
-Et alors, je t'ai jamais vu te plaindre quand tu reçois ta pension alimentaire nan ? si c'est pas un gage pour que t'arrêtes à vie ce genre de remarques à la con, la juridiction est vraiment mal faite".
Jérôme enfouit ses mains dans ses poches encore plus profondément, se passionne pour son épaule droite, pendant que Mallorie le dévisage d'un air absent. "Qu'elle parte !". On étouffe ici.
Enfin elle emboite le pas et quitte le studio. Mais soudain saisi d'une pulsion incongrue, Jérôme s'ébranle, la rappelle, "Mallorie, attends !". Elle se retourne sous les yeux hallucinés de Jérôme qui décompose le mouvement de son ex-femme au ralenti, ébahi comme devant un moment précieux, une sensation qui le renvoie à ses anciens fantasmes, tandis qu'il la dénude du regard. Elle est là, intacte, resplendissante dans ses souvenirs. Il a oublié son âge, mais il sait encore la position des poils blonds qui constellent sa motte brune. L'espace d'une seconde, Jérôme nage en pleins rêve, seul.
"-Quoi ?"
Jérôme hésite, se rétracte à nouveau. Il bafouille, "non, rien", elle hausse les épaules, descend les escaliers, vite, emportant Lucie avec elle, laissant Jérôme à son petit univers pourri. Il claque la porte, rejoint la cuisine, retourne le frigo : plus de bières, plus de vin, plus rien. Le magasin de spiritueux le plus proche est à seulement quelques rues. "Je devais passer chez Vediorbis pour le taf, tiens". Jérôme se tient là, la main rivé sur son portefeuille qui a soif, lui aussi. Mais il ne se sent pas de mendier une conne pour un travail dont personne ne veut. Il retourne sa petite cache secrète, sous une dalle de sa cuisine, en extrait quelques billets et prend le large.
C'est une belle journée, ça resplendit au zénith mais le vent ne tarit pas de quelques élancées rafraichissantes. "Une petite binouze, et ce sera le pied" ; Jérôme exulte presque. Avançant jusqu'au magasin tant attendu, il surprend devant une prostituée visiblement en quête de clients, si l'on en croit son manque de discrétion. Jérôme se surprend à la considérer lourdement, et puis il perd pied, il sait ce qu'il va faire de sa journée. Serrant dans sa paume le peu de liquide qui lui reste, pas assez pour relier l'alcool et la pute, il se décide à relancer le gérant, qu'il connait maintenant assez bien, sur son ardoise, qu'il a toujours finis par payer, il le lui rappelle, et ce dernier ne tergiverse pas, Jérôme lui extorque deux bouteilles de mousseux, un pack de six bières, des feuilles à rouler et du tabac pas trop cher, tout ça à régler prochainement. Jubilant devant une si jolie récolte, ses dernières réticences s'affaissent et il hèle la prostituée;
"-Hé toi, c'est combien la totale ?
-120 euros chéri, je suis pas dans tes cordes", Jérôme porte toujours ses nippes déchirées.
-Ah ben ça ça me ferait mal. Je t'embarque poupée, et avec à boire en prime. Allons-y."
Ils se dirigent chez elle, une petite planque, sorte de cave que lui loue un genre de maquereau pas bien méchant dans son genre. Elle même ne ressemble pas à la pute de base : elle n'est pas étrangère, a visiblement reçus une éducation complète, peut-être s'est-elle juste brûlée les ailes comme Jérôme au travers de la vie. On a beau quitter ses parents avec leurs recommandations et des années entières dans le cul à s'être assis derrière des tables de cours, on en ressort quand même comme des rats fuyant l'éclat du jour. D'un égout à un autre. Pendant leur trotte, Jérôme considère sa prise. Elle doit donner dans les vingt-cinq ans, elle est brune mais sa peau est très pâle, son corps bien formée, son visage n'est pas si harmonieux mais elle se défend somme toute honorablement. Elle l'excite terriblement de fait. Enfin ils arrivent au pied de son abri. "On baise tout en haut, c'est bien arrangé tu verras, il y a un grand lit, des coussins en vrac, et puis des capotes, parce que j'imagine que t'en as pas n'est-ce pas ?". Elle n'a pas l'air d'apprécier beaucoup son nouveau client mais Jérôme a l'habitude d'exaspérer les femmes désormais. Pour rejoindre le grenier aménagé, il faut suivre un escalier très exiguë ; Jérôme suit à cet occasion le balancement du derrière de la fille. Il est très pressé.
"-Nous y sommes..."
Jérôme ouvre une bière et une bouteille de mousseux. Il boit des deux. Il en sert à la fille, lui demande son prénom par la même occasion, "Joëlle", il secoue la tête, ça n'a pas grande importance au fond. Ils se mettent sur leur lit. Elle veut mener la danse, elle refuse ses baisers, "trop intimes pour un simple client", mais il reprend le dessus, il est déchainé, lui arrache sans délicatesse aucune ses bas, abaisse son soutien-gorge sans vergogne, prend ses seins, les écrase limite, tandis qu'ils baffrent d'un appétit féroce. Il semble hors de lui. Mais elle a vu plus instable, elle ne s'offusque pas, résignée, elle le laisse s'amuser. Il glisse sa langue jusqu'à l'entre-jambes tant désirée, et l'observe comme médusée, comme devant le mystère de la vie lui-même, bouleversée par l'ouverture, qu'il écarte lui-même, il veut éprouver sa puissance, guider l'acte, plonger dans le feu brûlant de la baise, et enfin oublier. Les heures qui suivent sont des plus agitées, et puis finalement, cela prend fin.
Jérôme roule une cigarette, encore en sueur, tétant à droite à gauche de ses bouteilles. Joëlle, à ses cotés, est encore étonnée de sa vive ardeur, et a contre toute attente passée un excellent moment. Elle devient amicale, même tendre...
"-C'était bien tu sais..."
-Attends, tu vas me faire foirer ma clope, deux secondes répond-il sèchement. L'heure n'est plus à la passion, mais toujours à l'abandon, sous d'autres avatars.
-Excuse moi, désolé. Dis moi, elle prend le ton de la confidence, c'est la première fois que tu prends une prostituée ?
-Ouais.
-Tu es marié ?
-Je l'ai été."
Le silence revient. Un coup de vent secoue les petites fenêtres du toit. Jérôme n'a toujours pas détourné la tête de sa cigarette en devenir.
"-Je veux bien t'embrasser maintenant... Si tu le souhaites encore...", elle répand cette phrase comme un nuage de cendres, la voix presque cassée, enrobante comme l'arôme d'un thé, c'est la passion même qui parle.
Jérôme, qui a finis son œuvre, consent à tourner la tête. Et là il hurle ! Il saute hors du lit, secoué de peur, en proie au délire, devant sa vision ! Surmontant le corps de Joëlle, à la place de son visage, siège un vagin énorme, pour tout dire ajustée aux dimensions d'une tête. Démesurée, un clitoris pendant s'offre à Jérôme dans ce tableau des plus pervers. Lui, horrifié devant pareil apparition, ne prend pas la peine d'enfiler son jean qu'il est déjà sorti, avec une bouteille tout de même. Il glisse dans les escaliers, manque de perdre l'équilibre, mais finis tout de même par rejoindre le hall d'entrée minuscule de la bâtisse. En nage, adossé au mur, il passe une main dans ses cheveux trempés, et respire, la gorge pantelante, qu'il finit par satisfaire d'une lampée de mousseux. Comme fiévreux, encore apeurée, il décide de remonter s'assurer de la folie de cette vision, qui ne peut être que le fruit de son imagination. Quand soudain surgit une ombre de l'escalier, à la silhouette d'une dame âgée. Elle descend lentement, sous son chapeau noir à fleurs (quel horreur), quand, devant un Jérôme encore en caleçon, elle découvre son visage, ou plutôt son immense vagin faciale ! Jérôme, en pleine hystérie, hurle à la mort puis s'enfuit de l'immeuble. Une fois la lourde porte refermée, il daigne contempler la rue environnante. Et là, à l'effarement de Jérôme, se tient une rue noire de monde, qui le contemple, à moitié nu dans un marcel dégueulasse, bouteille presque vide à la main, les yeux injectés de sang. Injectés de sang devant cette armada de vagins ambulants, tous prêt à dévorer la petite raclure qui les regarde et tremble comme une feuille.
vendredi 18 juillet 2008
Nouvelle 42, deuxième version
Texte un peu particulier cette fois, dont la monture originale date de (déjà) quelques années. C'est une des "micro nouvelles" de mes années collège que j'ai toujours trouvé particulièrement satisfaisante, et l'envie de la réécrire me taraudait depuis quelques temps... C'est maintenant chose faite !
J'attendais sur un banc, tête basse comme pour mieux réfléchir, un peu dans les vapes. Le square, posé comme un paillasson champêtre entre la ville immense et la gare fourmillait de monde. Je ne les entendais pas. Une appréhension trainait aux abords de mes pensées, comme une mélodie entêtante, un sifflement diffus et irritant. Un signal d'alarme. Elle allait bientôt arriver. Il faudrait que je lui parle, secouer des mots durs, être intraitable et ne rien laisser paraître. Et bientôt, ce qui n'a jamais vraiment commencé s'achèverait. C'est l'idée net, persistante qui me siffle aux oreilles encore quand je la vois se détacher de la foule. Elle a un bonnet mauve en laine. Sa petite taille me charme à nouveau. Elle presse le pas après m'avoir repéré. Je ne lui rend pas son sourire. Je ne démords pas, il faut que je sois dur. Je vois sa joie se désagréger quand elle constate la froideur de ma voix. Ses yeux tremblent quand je lui tend ma joue. J'assène un "faut qu'on parle" sitôt les politesses d'usage des retrouvailles passés. Elle baisse la tête, elle qui devait être impatiente de me retrouver après ces deux semaines d'incertitude entre notre bref flirt ces vacances et mon premier signe. "J'ai déjà une petite amie que j'aime", son regard se mouille de larmes, elle baisse le front, se frotte les yeux, évite de me regarder, et je continue, inlassablement je tire sur les cordes, "mais l'on pourrait être amis tu ne crois pas ?", elle lève la tête à nouveau, ses lèvres ne sont plus que frissons, elle implose en silence, secoue nerveusement la tête, toute piteuse de larmes. Je la prend dans mes bras, l'air attendri, consolateur. Elle s'y réfugie sans aucune retenue, peut-être garde elle un peu d'espoir ? C'est trop facile. "Allez viens", je la prend par la main, "allons faire un tour", le square nous exhorte à le visiter.
Elle semble s'être ravisé. Mon attitude consensuelle lui convient pour le moment. Elle semble figée dans l'attente, à mesurer sans arrêts la situation, guetter le bon moment où reprendre le dessus. Je m'amuse de cette saine ambiguïté, et de mon machiavélisme pervers, de toute mon influence sur la conduite de cette fille. Après peut-être une demie-heure de verbiage ponctué de silence délectable, je la saisis brusquement et l'embrasse, fougueusement. Pris au dépourvu, elle ne tarde pas à à recouvrir ses esprits et profiter de cette chance inopiné. Je prend soin de mener la danse et j'interromps en premier cet échange. Quand mon visage s'éloigne du sien je remarque en premier ses yeux saturés de larmes, je devine sa gorge noué, la boule qu'elle sent au ventre, l'étranglement de l'amour. Je souris, d'un petit air suffisant presque moqueur mais elle n'y fait pas attention, trop galvanisé par la tournure que prend sa journée. Nous passons le reste de l'après-midi en embrassades, caresses, le temps défile rapidement et l'heure du départ survient finalement. Je longe avec elle le quai, en attendant son train, quand un autre arrive en gare, un qui ne s'arrête pas ici, je l'ai prévu. Alors, interrompant un autre moment de tendresse, je pointe du doigt les rails, "oh, une souris", "où ça ?" lance-t'elle, amusée de tout aujourd'hui, et alors que le rugissement du TGV s'accentue, je la pousse sur la voie. Le choc est violent, le bruit étouffé par la confusion qui règne tout autour, l'adrénaline déversée dans mon corps mais je perçois les cahots irréguliers de son corps impitoyablement concassée. Je m'éloigne de la gare en riant, mon geste me rattrapera mais pour l'instant je suis heureux.