jeudi 2 juillet 2009
Chronique ordinaire 31 - à quelques suicides près c'était génial
J'avançais vite, comme convaincu par une pensée invincible que je pourrais accélérer le temps à la cadence de mes pas. Je passais les rues sans les voir avec l'image rémanente d'une fille nue dans des draps défaits, ses boucles étalés entre les plis des coussins, la main pendante comme un signe d'invitation à l'oubli des contingences, j'appelais ça une Vénus, et je l'imaginais échouée dans mon lit, je la visualisais parfaitement, c'était plus intéressant que les trottoirs. La nervosité faisait danser les bifurcations, j'étais en nage, je pouvais sentir la sueur cheminer sur mon front, goutter de mes cheveux, je sentais l'adhérence de ma chemise se multiplier, le blanc devenir transparent et je demandais si mes pensées pouvaient aussi sortir de ma tête, s'offrir aux autres sous l'effet de l'humidité, et quelle aspect elles prendraient. J'imaginais un énorme brasier crachant monticules de fumées, de détritus, de vomi, de sang, puis je me suis concentré de nouveau sur la Vénus somnolente. De toute façons j'étais arrivé. J'ai tâté mes poches, constaté que j'avais l'essentiel pour une soirée : cigarettes, argent, boules quiès (mais ?), et même ma carte d'identité. Puis je me suis demandé si l'on était jamais réellement préparé à se fondre dans un microcosme plus ou moins hostile et si les armes les plus efficaces étaient effectivement dans ma poche. J'ai sonné à la porte. Merde, j'en avais aucune envie.
Anniversaire typique, gueules de con à 12 heures, 13h, 14h, partout, la source semblait inépuisable, "salut ça va tu fais quoi l'an prochain cool on se reverra non bon salut ouais ha ha ha", buffets aussi affriolant qu'une charogne devant une assemblée de rapaces en rut, c'est ce qu'on appelle une soigneuse harmonie. La chaleur desséchait le tableau, il faisait fondre les figures, baver les corps, il consommait les cervelets, renforçait l'attraction terrestre et séparait encore davantage les corps dans l'espace, tout finissait visqueux dans des rires en postillons, glaires d'humeurs mauves, petits pois d'émotions contradictoires, et tous ensemble ils courbaient l'échine devant l'incommensurable chaleur, tyran légitime de ce tas d'humanités fondu ensemble. Des rires frénétiques esquintaient les mâchoires, les dents pouvaient claquer au sol, ronger le sol, tout le monde pouvait être un rat, un nuisible poussé à proliférer pour le salut de ses erreurs, en quête d'un trou, d'un abri ou du recoin d'existence le moins pourri, le plus amusant, le plus incongru, le plus piteusement illusoire. C'était ça, suffoquer à vingt sous le maître-mot des sourires, du petit espoir à échanger, de l'identification réciproque et de l'estampe de lien, de l'ange ligoté foudroyé en pleine canicule par un accès de démence qui gesticule au sol, irrécupérable, en maugréant sa joie de mourir, ivre d'amour pour ses pairs malchanceux qui vont continuer à vivre au rythme de la musique anachronique. Les idées maigres perdait toute éloquence et s'écrasait en sol en de négligeable tas mou. Qu'importe, puisqu'il faudrait balayer sa race demain. Et ramener au pied de la porte les détritus du moment avorté. Tout ce qu'il manquait à l'étouffement n'était que l'exacerbation fatidique, celle qui aurait fait tomber les masques, liquéfier la cire : un bel incendie, juste là, entre les tables basses et le ventilateur, pour faire danser la folie, fermenter les regrets, et confondre tout dans le magma. Là, c'était la synesthésie la plus évidente, la plus immédiate qui me venait à l'esprit. Je cherchais mon paquet de cigarettes, et butait sur ma carte d'identité ; je retenais des larmes de joie. Je n'aurais pas voulu que la chaleur les avorte sans mon propre consentement.
L'adaptation ne se faisait pas, je n'y mettais pas du mien, à rester en marge du nœud brûlant d'activités, le grand pôle de rire qui se mangeait le réchauffement climatique dans les dents pas-trop-blanches. Je voyais Vénus. Elle chassait les choses vaines, et n'offrait rien d'utile en retour. Ne restait que le bénéfice du doute : l'illusion la plus parfaite, qu'on sait parfaitement illusoire, ne décevrait jamais. Elle flotterait comme un flocon dans la torpeur moite de la crevasse festive et comme une luciole elle zigzaguerait, comme ce genre de signes qui fascine pour rien, elle vivrait, voilà tout. Devant les rétines larges, les yeux humide, l'émergence des cernes, le vacillement des épaules, la chute se préparait et attisait les rêveries comme une dernière envie fugitive d'espoir trompeur. J'avais sommeil mais je demeurais alerte, et j'ai compris que c'était le cas d'à peu près tout le monde. "Bande de cons, pas étonnant que vous soyez tous aussi fêlés." Je me sentais sage. J'avais envie de le déclarer aux autres. De pousser les restes de victuailles des tables et de sauter dessus, mettre ma chemise en lambeau, sauter, me lécher le coude, pisser par terre, gueuler que C'ÉTAIT UNE SUPER SOIRÉE. Mais ça aurait été une joie sincère, or visiblement il n'y avait pas de place pour de tels débordements ici. J'ai haussé mes épaules, elles devenaient lourdes, et j'ai revu Vénus. Salope.
samedi 27 juin 2009
vidange de cerveau
C'était la nuit noire sur la plaine quand ils sont arrivés, toute une troupe, venu du fin fond des horizons, le regard grave et la conscience lourde, une nana chantait à tue-tête à l'arrière d'un pick-up pendant que son vieux briscard de mari renchérissait avec des "LA FERME CONNASSE". La troupe était à peine posée dans le patelin que des jumeaux bizarre ont commencés un numéro de jonglage avec des tronçonneuses enflammées et les vieux couples barbus faisaient "pas mal pas mal" et les vaches "meuh". Il venait de pleuvoir, la terre mouillée exhalait un parfum insidieux qui semblait avoir macéré pendant des années et n'avoir retenu que les regrets, ça s'évaporait comme ça sous les gens dans des nuages invisibles comme le plus beau phénomène naturel envisageable mais c'est les clowns pas-tristes qui détenaient l'attention des riverains et autres artisans va-nu-pieds. La place centrale du village contenait tant bien que mal tant d'agitation, et de ce terreau rebutant d'humanité condensé émergea un vaste chapiteau poétiquement jaune et rouge, couleur de hot-dog et de passion, on riait dans les chaumières après le fromage et les bedaines semblaient s'animer autour du nombril en des rictus sincères de dédain, les regards hébétés de vin se louvoyaient dans la citronnelle qui s'illustrait ce soir-là par un génocide consciencieux d'existences parasite. Le petit Michel regardait son visage décomposé par la laideur congénitale dans les reflets avantageux d'un vieux miroir oublié, pendant que des gamins du cirque se tenaient les côtes dans l'ombre, hilare devant un visage si disgracieux.
La route se crispait sous le flot intenable de voitures s'orientant vers les festivités. La tente du cirque ne cessait d'enfler devant l'opulence du peuple et le gaz des rots accumulés. Le programme était alléchant, la soirée s'ouvrant sur un concours de moustache entre les différents conducteurs de tracteurs de la région, la victoire échouant à la femme du maire malgré les protestations vigoureuses des spectateurs avinés. On jouait de la guitare dehors, sous l'odeur des gauloises et des pantalons trop serrés. L'hystérie général faisait croire à un soir de match de foot, ça gueulait pareil. Les limaces s'extirpaient des terres cultivées pour dresser leurs antennes sur l'agitation ambiante : Jeannot écrasa son mégot sur la plus dodue, qui se désagrégea avec un arôme de béchamel en un pus jaunâtre à peine noirci par la teinte ocre des intestins, qu'on devinait sous la courbe molle du jus. La police surveillait la jeunesse du coin au carrefour le plus reculé du patelin, mais à part une pie un peu trop audacieuse qui vidait les poubelles, rien d'illégal ne se fomentait, pas même un incendie. Vers minuit, la pluie s'imposa doucement, superposant au brouhaha festif le rythme des gouttes sur la toile, crépitement obsédant comme une femme coupée en deux, deux fois. Sous les tribunes, les gamins regardaient la déchance prendre forme entre deux mollets rose et moite. Trois clowns se dispersaient dans la salle pour divertir un maximum de gens, le moins inspiré leur tirant simplement la langue, ce qui énervait le patron du chenil local qui voulait oublier son boulot ailleurs que dans l'apéro. Un des gamins les plus idiot quitta la jupe froissée de sa maman pour aller pincer le cul d'une des danseuses, qui fit claquer son fouet comme pour répandre avec fracas la stupeur de l'évènement. Les moustiques vomissaient du sang et mourrait piteusement au centre de l'arène, loin de toute compassion. La femme du maire pleurait sous un chêne en fixant des flaques d'eau. Elle préférait les soirées foot.
mardi 5 mai 2009
Chronique ordinaire 30 - En cercles et sillons
Le gamin sifflait depuis 5 minutes. 5 bonnes minutes. Il sifflait sur son tricycle en faisant le tour du square. J'avais mal à la tête et ce boucan commençait à me filer des nausées, ça plus le sourire niais du gosse qui se croit bien innocent et sûr de ses droits - alors que c'est juste un casse-couille de plus. Le soleil tapait fort, l'asphalte semblait coller à mes semelles. Les rues étaient désertes, l'air était chaud et humide. J'étais en nage jusqu'aux tréfonds de mon fut trop serré. Malgré tout j'étais bien ; en osmose avec le monde, cette avenue calme et silencieuse, le square moche, les vieilles en fourrure qui promène leurs petits chiens à la con. Mon petit bout de paradis en une matinée paisible d'été. J'ai baillé, levé les yeux au ciel. Quelque chose n'allait pas. La quiétude était trop parfaite. Le gamin avait garé son véhicule et me toisait depuis l'autre bout du square. Il était petit, brun, les cheveux presque à ras. Ces yeux balançaient dans tous les sens, comme si le môme était en permanence à la recherche de son cerveau. Je l'ai considéré 3 secondes puis j'ai lâché l'affaire. Puis je l'ai senti s'approcher, le pas impérieux. Il était terrifiant à essayer de me fixer malgré le chaos perpétuel de son regard. Il brillait d'une intensité qu'on retrouve d'habitude chez les plus détruits, ceux qui ont pris le temps pour ça et passer l'école primaire.
-Bonjour monsieur, vous auriez pas une cigarette ?
J'ai froncé le sourcil.
-Pas pour un mioche de 8 ans en tout cas. Passe ton brevet et on verra.
J'avais vraiment rien de toutes façons. Le môme s'est tiré. J'ai très distinctement entendu un "connard" ponctuer ses petits pas trainant. J'ai essayé de me détendre du mieux que je pouvais après, plier ce foutu banc à ma volonté supérieure et en tirer un confort qui soit un minimum reposant. Mais plus j'essayais de positions différentes, plus le bois me faisait mal, alors j'ai arrêté. Je regardais le gamin sur son tricycle. Il sifflait plus. En revanche, il semblait bien décider à tourner autour de cette place jusqu'à ce que le soleil même fut hypnotisé. Je me penchais en avant les yeux fermés, écoutant la musique de ces roulettes du malheur. Je domptais la nuisance, j'en faisais une commodité de plus à vivre, puis je somnolai un coup. Tous les regrets passés s'évanouirent en un gros nuage noir où je pouvais doucement fermer ma conscience, dans la parenthèse vide et familière du sommeil. Les souvenirs de ces dernières nuits, de mes premières années, l'amertume des chutes passées, la peur de celles qui restent à traverser, tout s'éteignit aussi facilement qu'avec une panne de courant.
L'éclat du ciel avait du se faufiler sous ma casquette et me titiller l'iris, ou peut-être que je n'avais plus envie de dormir. Je me retrouvai au même endroit, avec le soleil, le square, le soleil au zénith, le gamin en tricycle, comme si le sommeil en soi était un rêve, un petit mirage de plus, à peine moins grotesque que les autres.
-Il est quelle heure ? je demandais au petit.
-Midi trente m'sieur !
-OK, merci. Ce foutu gosse avait donc pas de mère ?
-Vouzêtes sur que vous avez pas de clopes ?
-Ouais ouais.
-J'vous crois pas.
-Rien à foutre.
-Vous ressemblez à mon papa.
J'ai soupiré.
-T'veux pas retourner faire un tour de tricycle ? t'es plus à une centaine de kilomètres près.
-D'accord m'sieur.
J'suis allé me chercher un journal. L'appart' serait vide jusqu'à 14h, à partir de quoi on pourrait m'ouvrir. 2 heures à user sur le même banc pouri. Autant rajouter de la lecture pourrie à ce prix-là. Arrivé au bureau de tabac je zieutai le tas repoussant des magazines à gossips, désespéré de divertissement quelconque. J'en embarquais 3, de quoi tenir au moins un quart d'heure. Il faisait une chaleur à tomber, le proprio gouttait, sa chemise blanche tendait fortement vers le gris. J'ai pris un paquet de Marlboro light ce faisant, et rejoint mon banc adoré. Le gamin était toujours là, à truster son circuit invisible. Il m'a tout de suite remarqué.
-Vous avez des cigarettes maint'nant m'sieur ?
-Ouais ouais, vas-y prend.
-M'ci bien.
-Pas de soucis. Tu veux bien me laisser en paix maintenant ?
-Va te faire enculer.
-Bon okay, je trouverais un autre square.
Le rugissement des voitures sur l'avenue avait repris. Les gens avaient finis leur grasse matinée, ils repartaient conquérir ce qu'ils n'auraient jamais : le silence. Surclassant le monde entier dans leur course folle pour survivre, tous frappés du même mal qui vous ronge de l'intérieur, fait imploser vos intestins. L'angoisse piteuse, l'absence de réponses. Je regardais le gamin décrire des cercles autour de ce square, cigarette plantée au bec. Il avait gagné. "PETIT CON", j'ai fais. Il a pas moufté. J'ai pris le banc de l'autre coté de la rue, devant une maison de retraite sans histoire et j'ai ouvert le premier magazine. Je me sentais con. J'ai sauté presque toutes les pages, puis j'ai visé la poubelle et lancé ce tas de merde, mais j'ai raté. En face, le gamin venait de se viander, face la première. Il pissait le sang. Jusqu'à 14h, j'ai regardé son corps inanimé occuper l'espace au sol, comme si c'était une canette ou un journal. Quand les camionnettes se sont ramenées, elles ont dit que c'était probablement la fumée de sa cigarette qui avait gêné le petit et provoqué la chute. Il s'en tirait avec une commotion cérébrale et quelques jours à l'hosto. Y avait un flic avec eux, c'était celui qui l'avait découvert, la chaleur le rendait tout rouge fraise.
-Mort ! Mort qu'il faudrait que ce soit. C'est tout. L'fils de pute, il met pas son casque, il a eu que ce qu'il méritait. Fumier de fils de pute. Et il fumait avec ça ! J'en vomirais, tiens. Satané fils de pute. Pas de casque...
mardi 7 avril 2009
Ils meurent
Il gueulait tout le temps. La nuit en particulier. L'obscurité l'endormait pas. Ça l'excitait complètement. Je me rappelle l'avoir posé un soir sur la table de la cuisine, face à la fenêtre, c'était peut-être la première semaine. Il semblait tout à fait fasciné, enivré par le spectacle de la lune se dessinant progressivement sur l'horizon qui flétrissait. Sa bouche pendait. Il bavait. Je l'ai regardé cinq minutes dans un état de fascination bien différent puis j'ai grommelé quelque chose comme "sainte-mère de dieu". L'air frais me faisait frémir. L'impassibilité de la nuit me troublait. L'incompréhension me rendait petit à petit amorphe : toute cette scène me blasait. Je fis fermer les volets et couler un peu d'eau. Je la frottais contre mon visage tandis que je me scrutais anxieusement dans un petit miroir craquelé. Un regard vitreux, affligé par des cernes grisâtres. Ce bon vieux visage miné. Un soupir plus tard, je relevais la tête, grimaçais pour essayer de me faire sourire, puis je relevais le col de ma chemise, m'étirais les bras, sondais le plafond... baissais les yeux sur lui. Il me fixait. Depuis combien de temps ? Son regard était aveuglant de haine blanche. Un mépris indicible, une colère sournoise, un dédain mérité sortait de ses deux petites fentes blanchâtres. Je le regardais me toiser de son aura invincible en faisant couler du jus d'orange dégueulasse dans mon gosier assoiffé. Je prenais bien soin de pas détourner mes yeux de ce monceau de frustrations, si bien que je n'ai pas vu la fuite de la bouteille inonder consciencieusement le dallage gris. Quelques secondes plus tard, je me retrouvais à l'horizontale, le crane endolori, le moral en miettes. Du haut de sa chaise haute, il me regardait.
C'était ma période de désintérêt profond pour l'humanité. Plus de taff à achever et des vacances sans argent, je me retrouvais à me passionner pour mes vieux bouquins, mon lit et mon ordi. Je l'ai à peine senti venir : des pas pressés dans l'escalier, quelques feulements de tissus à peine perceptibles, puis quelque chose s'est levé en moi, comme un haut-le-cœur. Quelque chose de plus terrible que la musique de ces sonorités anonymes. Une angoisse diffuse, palpable, comme une vague de froid qui s'extirperait de mon propre corps pour en contaminer les commandes. Je me retournais vers la porte et une force irrépressible m'appelait à l'ouvrir.
L'extérieur bouillonnait. Sensation trouble écartelé entre attraction et répulsion. Terreur du manque et peur des autres. Si l'on pouvait s'abstraire totalement du monde, la solitude serait suffisante. Mais il a fallu qu'on ouvre la porte un jour - le judas brûlait les yeux de curiosité. La rumeur grandissante de l'existence des autres, ces mêmes-là qui détiennent la clef pour te définir - toi par-rapport à eux et inversement - la rumeur grandissante t'a encerclé jusqu'à ton frigo et ton pâle reflet insignifiant. Épaules voûtées, barbe de quelques jours, manque de motivation, gestes hésitant. La conscience prend forme. Tu laves le sol. Tu t'observes appliquer ces mêmes mouvements que l'habitude t'as imposée, et par ce motif aliénant c'est le monde entier qui te rend ton regard.
Le frémissement suivant sembla influer sur la mécanique-même de mon organisme. J'ai mis les doigts, crachoté, mais rien n'est sorti. Je me suis assis par-terre avec un verre d'eau. Je m'étais rarement senti aussi vivant - et mortel, par extension.
mardi 3 mars 2009
Exhibe, excite, puis existe
Malade un mardi après-midi, comme si la bonne humeur était un chat noir pendu à un arbre. Du soleil pâle, une chambre sinistre où se calfeutrer, intime avec sa fièvre, et ne penser à rien, où ce qui s'en rapproche le plus. Un rien filtré par les premiers scintillements d'un printemps qui bourgeonne, les enfants qui gueulent en bas dans la cour, la musique psychédélique qui frissonne des enceintes mais n'apporte pas grand-chose en termes de nouvelles couleurs. Voilà ce que c'est, l'humeur insipide, incolore, informe, infini, pour une formule presque poétique. Quand la réalité n'allume plus de feux d'artifices sur son ardoise opaque, ou de feux follets sur ses tombes, il reste le feu de joie mal-nommé, qu'on voudrait foutre partout, histoire de. Mais le feu est matière trop tangible, trop incontrôlable, on ne purge pas son chaos intérieur par un autre plus global, futur contingent sur lequel il vaut mieux ne pas parier.
La maladie reste une expérience charmante aux atouts largement exploitables avec un peu de chance. La fièvre gratifie souvent de rêves particulièrement gratinés, le genre de visions absurdes qui dépasse l'imagination la plus baroque possible. Un mirage de plus, mais à l'absence de perspectives tellement certain qu'il en devient presque acceptable. Enfin bref, j'étais écroulé sur mon lit, tremblant de chaleur, en nage et irrité de maux à la tête et au ventre, et puis j'ai reconnu un quartier familier, une personne familière, un cadre réconfortant en somme, il faisait nuit et bon. Le rêve a commencé à filer du mauvais coton quand la lune, en pleine mydriase, s'est avérée aussi gigantesque que, disons trois lunes, me fixant d'un air mauvais du haut de ses cratères proéminents, et ainsi défigurée, cru bon de me rendre mon effroi en ouvrant la gueule et en se moquant de moi. (Je fais des longues phrases parce que je sais que ceux qui lisent des bouffonnades surannées adorent ça, les prenant pour des garants de leur intelligence supérieure. Toi qui t'offusques de cette parenthèse, figures toi que l'auteur t'emmerde.) C'est pas tous les jours que l'astre millénaires numéro 1 des terriens décide d'invectiver un pauvre rebut du genre humain, et je commençais à me sentir très triste et affligé jusqu'à ce qu'un hurluberlu en berline allemande ne décide de s'exploser sur un cul-de-sac pour mon seul bonheur. Des jeunes gens en noir et blanc tout droit sortis de Mai 68 m'expliquait les Situationnistes et je leur causais de Guy Debord, puis j'ai du me réveiller.
J'ai rabâché ce petit cadeau de la nuit quelques minutes puis j'ai décidé que ce rêve n'en méritait pas tant et je suis parti faire ma toilette du matin. Que faire de ma journée ? La brosse à dents n'en avait aucune idée. "Frrshhhhh" qu'elle disait, chaque jour, et aucune de mes journées n'a jamais ressemblé à "Frrshhhhh". Il y a du dramatique dans la longue série d'ustensiles que la vie civile nous a confiée comme indispensables. Prenez le rasoir. Ce misérable petit rongeur électrique vous bouffe la fourrure de votre teint cireux pendant des années, sans jamais varier son style. Il n'y a rien de plus désespérant qu'une trousse de toilette en vérité ; on dirait le personnel d'une entreprise, vouée au succès de votre éclat physique. Des fariboles. Me voici lavé, purgé des marques de déclin habituelles ; tout ça pour revenir m'étaler sur mon lit, la conscience épanouie, heureuse d'être noble et radieuse même dans l'inactivité la plus aboutie.
Je regardais percer vers la fenêtre le monde, si vaste, si inutilement vaste qu'il en devient honteux de tant d'audace géographique inutile, et je dessinais une grande vague, azurée, bariolée d'écume, une lame aquatique qui viendrait déverser sur les affres des métropoles de l'eau salée et quelques calmars improbables. Il y aurait le grand cachalot aussi, sa longue étendue de peau cicatriciel, son air pataud et inoffensif couvert de ses rêves, puisqu'on dit qu'il passe son temps dans un demi-sommeil, on le verrait répandre ses tonnes en trop sur les petits corps faibles et graciles des enfants jouant au football. On découvrirait obligatoirement de nouveaux avatars sous-marin, puisque la science et les pêcheurs acharnés n'ont jamais rapportés que 10% de la faune aquatique à la culture humaine. Peut-être alors que la Terre deviendrait la Mer, une vraie planète bleue et que l'on ressortirait lavés, nous les maudits hommes, les poumons soigneusement éclatés, rependant les viscères du vice aux poissons agiles qui nous aurait dominé. Nos cités deviendraient les repaires de nouvelles formes d'intelligence. L'eau, source de vie, inonderait les foies malades des paumés peu habitués aux liquides non-alcoolisés, toute impureté serait drainée sauvagement et oubliée dans les nouvelles profondeurs.
Et je regarde la fenêtre, calmement, me demandant très sérieusement pourquoi je n'ai d'imagination que pour les déluges, les caprices désastreux de la lune ou les mésaventures de jeunes drogués au cerveau désespérément vide. Je devrais peut-être passer le mot de passe de ce blog à un cachalot, qui sait.
vendredi 16 janvier 2009
Soupirs en ellipse
Et si tu te retrouvais acculé à la lisière du doute,
muré dans l'impasse d'une avenue sans limites,
que celles de son trouble absolue,
qui déforme le regard, vacille les convictions.
Comme ce babouin qui hurle ton nom derrière toi,
ce nom qui résonne entre les parois grises,
n'évoquant que regrets flous,
angoisses floues,
bienveillance timide
- la certitude rassurante d'un trouble absolue finalement -
et colporte jusqu'au plus grand vide de ton anatomie la sensation tenace
de former une coquille vide
où l'écho bat ostensiblement, sans autres variations qu'un sourd atténuement,
jusqu'à l'extinction.
Au périmètre d'une pensée commune se trouve les arêtes tranchantes de l'inconnu existentiel,
jamais dissipé qu'au premier abord,
celui qu'on dépasse tous
comme lorsque l'on fuit celui qui nous appelle
et que le nom retentit,
et se bute aux angles
se répercutent aux parois
et ne rencontre jamais rien d'autre
que sa consonance creuse.
La peur du vide n'est qu'une projection de son propre vide
qui rêvet l'altitude réfrigérante des hauts sommets terrestres
reproduisant la froideur bien plus menaçante d'une objectivité.
Chacun de tes pas appuie la même dalle, qu'on a reproduite
un milliard de fois, nano-représentation de l'infini supposé humain,
le trouble du nombre,
le grand destructeur d'identité.
C'est à ce moment qu'il faut comprendre que ton nom
n'a pas de légitimité propre,
il n'est que le résultat d'un tri,
comme ton attitude,
comme tes vêtements,
comme ce sac que tu laisses négligemment pendu à ton épaule,
simples variantes à une invariable nudité
celle de la chair rosie, boursouflée par le froid,
ankylosée devant la distance.
Quel que soit ton besoin de la culture il faudra que tu comprennes qu'il n'y a pas d'interdépendance
entre ce que tu construis et ce qui t'as échoué
au tamis d'une multiplicité d'ectoplasmes tu récoltes les perles rares
et quelques cailloux
triant à nouveau ce que l'on te laisse,
gardant une part substantielle et détaillée
de ton propre petit bout d'histoire,
évanouie dans ta bouche comme elle l'est dans toutes les autres;
Cracher ne changerait rien, le tapis du monde en est déjà
inondé.
Récolter son identité ne se fera jamais seul,
il reste toujours
quelques cordons ombilicales
à sectionner.
Son ventre nourri du vide, de la pitance présumée vitale, au vide avéré,
il reste au coureur la possibilité d'arrêter sa course,
revenir sur ses pas,
répondre au crieur,
seul,
vraiment seul,
avec toutes les brebis grises du monde,
s'éloigner de la faille
et rallier le centre
le chérir,
dans un sourire ouvert surmonté de deux yeux
simplement
clos.
dimanche 21 décembre 2008
Rêves sans nuits
Kyushu retient son souffle, et avec elle, un pays insulaire intégral. L'horizon suggère une frondaison d'étoiles en bouquets ardents. Le reflux inique de torrents de lave océaniques forment un tsunami rougeoyant, à l'écume bulbeuse et noire. L'abdomen de la Terre gémit, et un séisme fait vriller l'Asie entière, annihilant 47 appareils étatiques en une éphémère salve de syncopes. Le terrain est préparé, la menstruation magmatique convertit par une propagande intensive de rejets incendiaires les habitants en cendres. Les libertés témoignent de leur émoi : "L'Asie était toujours un marché à conquérir. Ainsi soit-il, Dieu les aura eu avant nous dans sa splendide miséricorde. Cela dit, nous gageons pouvoir bâtir un nouveau Pompéï de ces restes funestes, cela bien entendu, pour la mémoire des victimes et la culture des citoyens encore respirant".
Eimrich rechigne à rentrer chez lui. Le sycomore étend sur lui son ombre de feuillage, tamisant doucement la chaleur soutenue de cet été méditerranéen. Le flanc de la montagne, en amont, fait naître dans l'esprit du vagabond un sentiment diffus de nostalgie ; nostalgie pour quoi, pour qui ? Todd le chien suit ses pas jusqu'à l'annonce d'une cavité souterraine obscènement béante. Un refuge oubliée des contemporains du jour. Le périple mène les deux compagnons à une source d'eau minérale extrêmement chaude (82°C au thermomètre de l'adolescent.) Le chien découvre l'insipidité du calcaire à force de lapements curieux. Les "ouaf ouaf" ne les rendront pas plus comestibles. Creusant l'écart, le garçon explore les recoins infinis du silence, caresse le froid imperturbable de la pierre. Il empoigne une stalagmite, teste le piquant de son extrémité (une angoisse timide bat à ses tempes.) Images confuses d'une Auvergne aux richesses naturelles surexploitées, et de cavernes insupportablement remaniées. Retours frénétiques d'un diaporama illimité de visages crispés de touristes anonymes, lunettes noires, chemises ronflantes, sueur fétide, dents jaunes ; accents étrangers véhiculant le même mépris confortable des Ailleurs. Enfance aux creux d'un arbre. La montagne comme gnomon d'un cadran solaire hors-norme. L'ombre insidieuse, qui ne fuit jamais. Les rechignages d'un chiot, les morales du père omnipotent, le viol des mots, les renseignements ostentatoires, la pollution du genre humain.
Dame de pique insémine l'as de cœur ; "scène sanglante dans les montagnes allemandes. Suicide ou meurtre ? On soupçonne un individu canin du drame"
Orages insoutenables lacérant de stries aveuglantes le ciel Mexicain. La météo fait danser les républiques bananières du continent sud-américain par décharges sporadiques. Boléro et rumba sur toutes les peaux halées d'un angle du monde. Ouverture sensationnelle d'un dance-floor géant au pied du futur cataclysme. "On dansérra l'Apocalypse !" affirme un notable local. "Lé gens veulent expérrimenter dé sensationes fortes, hé. I voient les rremous du cielleee. Yé suis la pourr leurr dirre : tiu peux le fairre ! 1500 pesos la demie-heure".
La Syrie en débâcle se lance dans un assaut désespéré de la "salope israélite", après de brillants succès militaires en Égypte. Fort du soutien Turque, les civilisations arabes entendent bien recouvrir leurs terres. Succès mystifiant du wahhabisme ; sursauts antisémites jusqu'en Autriche ; ; bombes atomiques en nuées sur les émaciés grotesques et barbus ; la "menace sioniste" enterre dans le feu et les radiations ses ennemis éternels. Pogroms importants en guise de réponse ; on brandit des drapeaux swastikasé en Inde ; le président français, natif de Jérusalem "a d'autres chats à fouetter".
Alexandra, transgenre glamour, suçote le lobe de Marc, homosexuel refoulé Marxiste, qui survole timidement de ses doigts fins la croupe de sa conquête. Il tressaillit quand une main s'attarde sur l'empreinte bossu de son sexe en érection. La chaleur est étouffante. Le passage des lèvres grossies artificiellement d'Alexandra sous ses pectoraux, puis autour de ses tétons ne font que l'amplifier. Il/elle descend sa bouche jusqu'à la ceinture de Marc ; adroitement, ses dents saisissent la boucle de ceinture dorée, et libère petit à petit la pression sur le pénis crispé. Comme une nausée, son propriétaire ressent une envie fugitive de pleurer. La culpabilité est noyée aussitôt dans la salive d'Alexandra. Et Marc succombe à l'orgasme, après cinq minutes tiraillées entre calvaire et extase. Dehors, l'aurore est noire. L'ambiance, atroce et implacable : des rebelles appellent à l'anarchie, exacerbent la lutte des classes, brûlent, détruisent, hurlent. Le plexiglas des défenseurs de l'ordre s'emploient à les corriger de leurs doutes trop vite allumés, de leurs craintes illégitimes. Le ballon géant d'un publicitaire de renom propage le dicton du jour, comme il est coutume depuis l'avènement du nouveau dictateur Chilien : "L'ARGENT DISSIPE LE MALHEUR TOUT COMME LE TRAVAIL ENDURCIT LA JOIE". Marc et son sexe pleurent en silence ; un sniper dissident vient de pénétrer une partie d'anatomie jadis inexploré chez Alexandra, qui n'en demandait pas tant.
Mes yeux sont noirs et blanc. Vidé de toute couleur. La vérité n'a pas d'odeur, ni de son, ni même de saveur. C'est une surface plane qui prend bien la couleur. On la ternit selon son bon vouloir. On la parfume, on la maquille, on l'invente. Les cartes et les définitions ne sont pas de la vérité. Mais tout est vérité. Il faut juste rendre à son regard son incolore originaire.
Bobby "naughty Bill entame son discours inaugural (d'un musée décrété sans avenir, voué à cultiver les souvenirs des différents régimes politiques alternatifs à la démocratie) : "Dans un monde de faux-semblants démocratiques, l'aliénation commence par la cataracte des valeurs vitales." Incompréhension et hilarité dans les rangs benêts de badauds égarés. Jets de canettes de bière à 1$ et 50 cents. Huées. Rires. La tension culmine vers un summum historique à New York quand Bobby s'empare d'une AK-47, vestige destiné au musée, et décide d'aérer les bidons oisifs des américains ignares. L'inculcation de valeurs alternatives ne prend pas beaucoup ; un commando de SAS rétablit la vérité par un bombardement expéditif. "Une mission civique, nous explique leur commandant, une expédition punitive pour l'honneur des honnêtes patriotes mort pour la folie d'un simple hérétique."
Le vieil homme a tiré sur sa pipe, puis il a soufflé. "Tu vois ça mon petit, c'est du brouillard. Sauf que le brouillard est gris-blanc, et pas bleu. Et qu'il est plus dense. Mais c'est presque pareil." L'enfant n'a pas bougé. Le vieux semblait danser à force de faire balancer sa rocking chair. Le mince filet de fumée qui s'extirpait du réservoir de sa pipe continuait d'amuser le petit. Dans la chambre d'à coté, deux femmes pleuraient en silence. Elles semblaient échouées sur les draps vert pâle du lit , et leurs sanglots brisaient le silence plusieurs fois par minutes, comme des battements sourds, comme une volée de pas craquant des flocons de neige pour une marche hivernale. Le vieil homme semblait fatigué. L'enfant osait à peine respirer, à genoux, stoïque devant son grand-père, les yeux écarquillés. La fumée continuait de filer. Une des deux femmes a rabattu un bout de couverture sur ses seins nu. Elle écumait de rage, de moins en moins capable de se reprendre. L'autre femme, assise et à moitié caché par la couverture, balayait le vide de son regard. Comme absente, elle fixait un point précis sur les murs blancs de la chambre à coucher, ou peut-être contemplait-elle la vue offerte par la fenêtre. La tête s'est baissée et la femme a fixée son entre-jambe, pensive. (Nous sommes lascives, pensa-t-elle, non sans fierté.)
Vu dans un journal clandestin de France, "Mouton noir" : Sourires déconfits en Bretagne, où l'on vient de découvrir les restes de trois touristes dans un des blockhaus récemment réemployés. On porte spontanément les soupçons sur la Police Suprême de l'Empire Franco-Belge, suspecté depuis longue date d'abus en tous genres. Démenti absolu du porte-parole du Ministre de la Bonne Justice : "les sévices relevés sur les corps des victimes innocentent nos officiers, car seul des maniaques auraient pu procéder à de tels horreurs. Mais devant la carence nette de délicatesse des attaques de notre prétendue presse, nous avons décidés avec Monseigneur Le Très Vénérable Empereur de supprimer toute organe journalistique. Cela vous apprendra à manier le jugement pondéré."
Max s'emmerde seul dans la cuisine, en caleçon et chaussettes, à trouver le courage nécessaire au sommeil dans un pack de douze, désormais sévèrement attaqué.
"-Caro, tu fous quoi depuis 'taleur ? Ca fait trois heures que je t'entends plus jacasser, tu dors hein ?"
-Nan, je lis.
-Ah parce que tu sais lire maintenant ! Et tu lis quoi d'abord ?
-Les amours jaunes de Tristan Corbière.
-De la poésie ! Vas-y, tu lis de la poésie maintenant ? De mes bouquins de poème ? C'est bien ça ? Tu lis MA poésie ? Ta cru qu'une cohabitation du lit incluait un partage de culture ? T'es complètement fêlée ma parole ! Allez, dis-le. C'est une provocation ? T'es en chaleur ? Le chat te suffit plus ? Tu veux de la vraie virilité hein... Tu t'échauffes avec de la poésie ? Vraiment ? Tu t'excites avec le bout des pages, hein, vicelarde, salope...
-Oh mais ta gueule."
Max reporte son attention sur la bière.
Quand Monsieur Lassuie entreprend des plaintes contre les tagueurs obstinés qui sévissent dans son quartier, le poste accuse d'un manque flagrant de professionnalisme. Soi-disant "trop occupés" par "des problèmes d'envergure autrement plus considérables", on lui refuse la moindre aide. Ainsi doit-il assumer quand il rentre l'air contrit de ses voisins... qui voient en lui une sorte de surhomme juridique du fait de son emploi dans un syndicat pendant de longues années. Alors, comme chaque semaine, toute la troupe retrousse ses manches : ensemble ils plantent la seringue hebdomadaire d'héroïne frelaté que leur fournit Le Parti de Résistance Citoyenne. La substance oblitère petit à petit même les inscriptions fluos des graffitis importuns : un "A" jaune dans un cercle, contourné par des étoiles rouge vives, jouxtant une gigantesque croix chrétienne violacée. Plus bas, quelques croix gammées d'un bleu éclatant cohabitent avec des faucilles-et-marteaux crème. Le logo Nike est vert, le Peace & Love est simplement noir. Un drapeau tricolore blanc-blanc-blanc, baveux, domine ces hordes de symboles. Le concierge du lotissement sali s'aventure parmi les junkies qui, enfiévrés, se ruent sur lui comme une légion de morts-vivants, partageant ensemble ce repas frugal. S'ensuivront un viol du cadavre, puis son immolation, puis un nouvel exercice sexuel, puis un autre feu, puis les symboles flattés par le feu irradieront de bienveillance solennelle sur les affres du monde entier, et l'on oubliera le lendemain ce que fut la veille.
Fébrile, l'ironie du soldat a déserté sa vaillance réputée imprenable. Seul, dans l'immensité aride du désert de Gobi, pris au piège par des sagouins pédérastes apatrides, il ne peut plus que prier pour son Salut. Il tente de reproduire un geste archaïque, que ses parents lui imposaient quand il était encore ce bambin blond et grassouillet. Le geste de croix. Combien de temps le séparait de son apprentissage des traditions messianiques ? Merde, les gestes dessinent une croix, cela est sûr, mais dans quel ordre la faire ? Bas-haut-gauche-droite ? Haut-bas-droite-gauche... Haut-bas, ça il en est convaincu... mais après ? Furie d'explosions au nord d'une dune gelée par des siècles de froid. Une autre faction rebelle détourne l'attention de ses ennemis, et le soldat décide de courir, courir loin des fous, des tueurs d'enfants, des cons, des professeurs, de l'ordre et de l'honneur, dans une petite retraite appelé la conscience, dans la première cache sûre qu'il trouvera où se retrouver lui-même, loin du bruit.
Tom éteint la télé, dis au revoir à sa maman et file se chercher une glace. Chocolat-fraise. Un petit garçon de rue le fixe, l'air à la fois implorant et résigné. Tom, irrité de tant d'attention, récolte dans sa paume un peu de gravier, et le lance aux yeux de son nouvel ennemi. Qui pleure, puis appelle sa maman qui n'existe pas. "Petit con", pense Tom. Il étale sa langue rubiconde sur sa glace bicéphale, puis recrache aussitôt, toussote, s'alarme. "AU SECOUR MAMAN JE VAIS MOURIR !" Un peu de gravier avait échoué sur l'objet de sa gourmandise. Rasséréné, il prévoit d'exterminer un jour tous les gitans miséreux qui pourrissent la vie des riches jusqu'à leurs palais.
En rentrant des cours, Josh songe à la fille qu'il pourrait inviter au bal de fin d'année. Ses critères sont simples : il faut qu'elle soit bonne et apte à baiser, avec un minimum de classe dans la tenue, et un brin de richesse étalée. "Ha ha ! du gâteau." A quelques mètres de lui, Peter réfléchit à la même question. Ses critères sont simples : il faut qu'elle soit de la même espèce que lui. Comme un écho à sa pensée morne, il encaisse un violent coup de pied au coccyx. Réminiscences aiguës de sa coxalgie de jadis, imagination fondue d'une possible ankylose pour demain. Il laisse quelques larmes saler le béton, qui n'a pas grand-chose à foutre du malheur d'autrui. Josh y va de son rire tonitruant, rapidement relayé par un gang de nanas généreuse en matière fraiche et peu regardante sur l'intellect. Son ego s'en voit gonflé pour la soirée entière, qu'il passe au stade voir un match de football américain, finale d'un tournoi interscolaire. Une douleur à la jambe l'empêche de jouer quaterback : il passera donc vraisemblablement le match à bombarder des Peter de cacahuètes. Conclusion naturelle pour une journée aussi morne que celle-ci.
Daniel admire un autodafé au cœur de la banlieue Dublinoise. Le gouvernement a entreprit de sauver les âmes pures issues de leur génie social. Génie insalubre juge-t-on, tant que subsisteront à la portée du citoyen lambda des "échantillons de souillure avérée" tel que la littérature pornographique ou "n'importe quoi qui puisse outrager les mœurs respectables". Sont disposés ainsi deux piles, bien distinctes par une file de policiers armés, de bouquins. Le premier, ridicule, condense l'ensemble de la littérature "ayant pour fin une masturbation de son lecteur", tandis que le second rassemble à peu près tous les autres livres. Après un début pénible, contrarié par quelques averses, le feu s'est propagé comme il se doit, et deux flammes immenses consument quantité de choses dérisoires, comme l'Histoire, ou la culture. Daniel éructe un fédérateur "VIVE LA LIBERTÉ !" largement repris par ses concitoyens. Juchant en haut d'un toit de commerçant, il jouit d'une vue imprenable sur la purge de maux, tout en évitant la fumée. "Je suis Néron, je contemple Rome brûler. Manquerait plus qu'un bon vin." Un arc-en-ciel vient auréoler d'une grâce quasi-divine les agissements crypto-fascistes du jour. Le soleil pare Dublin d'une majesté nouvelle ; la poisse dégoutante des égouts s'est changée en une rivière pure, si bénie qu'elle nettoie même la vaste tuyauterie de la capitale (mais on ne s'en aperçoit pas pour l'heure.) Des changements plus visibles se manifestent également en surface : des fleurs poussent entre les pavés, de toutes les espèces du monde : un baobab domine le balcon d'une vieille bourgeoise, moche et vieille et lubrique. Les nuages engendrés par l'autodafé se teintent de rose, puis de vert émeraude. Des étoiles se dessinent, incandescentes, en plein jour ; le raisin fermente en un crû fabuleux, derechef. Des ailes poussent au dos de tous les citoyens (même les noirs, qui de toutes manières viennent de blanchir.) Les églises, puis la mairie, ouvrent leurs lourdes portes, laissant échapper une profusion de lumière chaude et blanche. Ébahis, les habitants en perdent leur langage, car ils savent désormais la futilité des mots et des lettres. Le président verse des larmes (de miel), subjugué par l'émotion. La candeur unit toute une nation ; et une partouze commence, sous une ondée rafraichissante de vin, éjectée des nuages dorées du ciel.
samedi 22 novembre 2008
Chronique ordinaire 29 - Plus près de nous probablement (noir fluo #1)
La marche est lasse. L'œil est atone ; et les visions : toujours sédatives. La marche est lasse, et la chaussée est humide, brillante de pâles lueurs. La pluie abat l'humeur mais ne la noie jamais. La pluie fait miroiter d'autres luminescences intangibles. L'alchimie miracle de notre dernier siècle : le goudron changé en cristal. Les furies d'acier sillonnent l'avenue, dispersent les vagues. Les néons irradient depuis leurs niches comme des blasphèmes fluos, et se reflètent au sol et sur les vitres comme les germes du malheur. Seule la lune garde une pâleur digne ; dominant tant d'artifices condensés, elle s'impose de nacre. La marche est lasse et les yeux fatiguent après chaque rues. Tant de possibilités scellées à chaque angles, et tant de barrières abaissées, et tant de murs d'aciers dépliées. Un vertige de moiré qu'intensifie encore la pause des lumières : les sens abandonnent.
Mais d'autres sont venus aussi se vouer à l'appel des besoins. L'hiver les repousse, et il fait encore chaud là où reposent les denrées, insipides pitances, nécessaires fournitures, vraies pénitences. Un monde où chacun trouve sa place, immobile. Couloirs d'un blanc immaculé, quadrillé de veines noires recueillant la poussière. Fourmillement de bruits, essaim de cris, ruches comblées d'exaspération. Produits alignés, clients alignés, caissières alignés, achats alignés. L'attente, et le temps terriblement tendu. Les tapis roulants d'un noir presque gris drainent les besoins. Les besoins attendent leur tour. Le Bonjour aussi à son heure. Salope, nous partageons le même air (vicié) depuis six minutes et ton pathétique accueil se laisse désirer. De sursis en suicides quotidiens, la sève coule et s'amasse comme de la cire chaude. Affront brûlant sur la peau nue, à vif cet hiver, par les habitudes qui n'aboutissent pas. Dépression de toutes les veillées du monde, des rites insultants, de la vie qui bouffe tout. Et le prochain veau avec ses trente-quatre couches pour son futur sacrifié, il traine son paquet l'air nonchalant, comme ce bébé sur l'emballage, au sourire excédentaire de dents trop blanches, extasié d'avoir poussé sa merde dans les filets soyeux du monde libre. Aux torche-cul de la presse télé d'avoir le dernier mot, car ils sont sans-appel : DUR DE GARDER SON COUPLE STABLE QUAND ON A UN SEX-SYMBOL A LA MAISON. Le sac est au coût supplémentaire de trois centimes. Et merde, 62 euros et 43 centimes pour gagner le droit de recommencer les mêmes grimaces la semaine prochaine, merci bonne soirée.
Au dehors rien n'a changé. L'équilibre est ténu, comme toujours, les filets de la nuit sont distordus ; mais le flou reste inélégant. Les pieds continuent de trainer le corps, pesant d'une nouvelle charge ; et les flaques sonnent encore pareilles sous les semelles usées. Les avenues oppressent trop, on oblique et l'on s'égare dans les couloirs des venelles, les lampadaires flottent quand même au bout, halos de félicité ou presque, semés sur l'ardoise nocturne. Le béton, la pierre, le plomb, l'asphalte, le goudron, forment le chemin, le fer est une balise comme ses centaines de poteaux plantés là comme pour crucifier la ville. Seulement, les clous ne sauteront jamais. Hier ne renaîtra pas. Il habite aujourd'hui, comme un cancer, et l'on marchera chaque soirs avec, inchangés, la digestion d'hier ne transparaissant jamais le lendemain, et ainsi de suite jusqu'à la précession des équinoxes ou l'apocalypse Maya, grecque ou savoyard. Tout se camoufle. Si l'on voulait asservir la ville demain, il faudrait se grimer en étron, ou se planquer dans une poubelle. Personne n'y ferai attention. Qui défendrait la ville ? Voilà un enfer publique que personne ne voudrait ranger. C'est ainsi : les pensées échouent sous la fatigue, comme des larmes de Révolution(s) plus sombre que l'encre, déposées sur le buvard incolore de l'urbanisme dans ce cycle infini qui les renverra ensuite aux nuages du ciel, pour pleurer les jours suivants sur les regrets intangibles d'une humanité fissurée, dont les failles échoueront encore à retenir ses même regrets, etc.
Et dire que la nuit ne fait que commencer.
lundi 27 octobre 2008
Chronique ordinaire 28 - Crève crève crève, les bulles
... le plancher urbain est sacrément moche chez moi je disais à Charles, et il acquiesçait, ça m'attristait, il acquiesçait par dépit, par lassitude, il acquiesçait parce que tout était foutu, et le pire, c'est que rien de tout ça ne changerait quoi que ce soit au plancher urbain de chez moi, qui est sacrément moche, j'insistais, et une guitare gisait inconsciente sur le canapé, l'heure n'était plus à la FOLK.
Rétrospectivement, cette scène se déroule après beaucoup d'autres. Scènes par lesquelles je devrais entamer d'ailleurs, mais je ne suis pas votre livre de chevet. Et défaisons les règles. Qu'est-ce que je disais ?
Dix-huit heures plus tôt, situons l'action précédemment évoqué aux alentours de quatre heure du matin, cela nous ramène donc aux alentours de dix heures du matin la veille, et je me tirais du lit suite à l'affolement de mon mobile qui maugréait des vibrations intenables, une vraie épilepsie, c'était un texto, celui- là en personne :
"tu a une grosse keu ?"
J'étais repéré. Le numéro n'évoquait aucun nom de mon répertoire gigantesque. Je suis un animal grégaire au sommet de la chaîne alimentaire. Un style d'ovipare directement extraits d'ères reculées, un vélociraptor, voyez le genre. Je divaguais entre la fin du Crétacé et fantasmes chaotiques, symptôme d'aventures oniriques palpitantes, quand j'ai répondu en quelques coups de pouces sur le minuscule clavier :
"Le mistral
qui emporte ta jupe souvent
je le plains"
Un petit haïku dans ce goût là. Plus tard, esquivant l'ennui à force de communications virtuelles, je recevais un mail me prévenant d'une soirée, et j'étais bien partant pour finir ma soirée là-bas, et j'ai dis "OK." Voilà à quoi ce résumait mes vacances en somme, rythmé par les signes d'une foule pressante, périphérique à mon bunker. Je suis sortis, le soleil résistait à l'automne et des reflets dorés rejaillissait des feuilles déjà décédées, et leurs compagnes s'en allait choir avec eux sous la vaillance de l'astre solaire, les feuilles ne restent pas veuves longtemps à l'automne, le chagrin les prend vite. Mes pérégrinations dénué de sens commun m'amenèrent au perron d'un parent, ses gosses jouaient au balcon et l'ainé m'a interpellé. "TU VAS OU ?" J'ai hoché les épaules, fait la moue. C'était une question difficilement solvable avec une vingtaine de mètres d'écart me séparant de mon destinataire et vraiment, je ne savais où j'allais. Mais qui saurait réellement répondre à cette question cruciale ? Je me demandais.
Quand le soir a commencé à s'échouer sur les petites rues escarpés du vieux quartier où je m'étais arrêté, j'ai décidé qu'il était temps de me pointer à la soirée tandis que je totalisais déjà deux heures de retard. Les rues pavés de St-Jean me descendaient aux bords de la Saône, et les ponts me ramenaient dans ce qui semblait être une autre ville, avec son plancher urbain en puzzle grotesque. L'alchimie baroque des milliers de déclinaisons du gris en une peau impitoyablement lisse, sclérosé ci-et-là par des plaques rugueuses, avec l'absence de règles comme seul principe d'agencement, pour ce résultat pitoyablement disparate, couloirs de la vie et de la mort, morose et infroissable comme un remord. J'ai acheté des bières en chemin et réfléchis à la futilité de l'existence entre deux rues, mais je suis pas sûr vraiment. Je touchais presque la sonnette de mes hôtes quand mon portable a rugi, et la prose impétueuse de ma nouvelle correspondante s'est matérialisé sur mon écran, comme un ressac violent de bile :
"gro kon"
Mais aucune poésie ne s'est éveillé en moi à la suite de cette diatribe, alors je suis revenu à la sonnette de Charles. Ce dernier m'a ouvert et n'a rien dit sur mon retard, je lui ai filé mon investissement de 6 degré et salué le reste du comité. On était six. Il y avait d'abord Arthur, en graisse et pelage, Yves et ses lunettes carrées qui jouait de la guitare, Julie, la lubrique qui resterait chaste probablement toute sa vie, Guillaume, qui avait la réputation d'être un sale nazi, et puis Charles et puis moi. On était perdu dans le salon qui était bien chouette d'ailleurs, dispersés sur trois canapés, avec au centre la table basse de bois saturée de junk food typique de ces soirées-là et de mauvaise bière, typiques elles-aussi. On ne parlait pas : on matait la télé et l'on mourrait chacun de notre coté. Les tentatives de communications n'aboutissaient jamais. On tenait tous à notre enfer personnel, quitte à le confronter quelques heures à la proximité d'autres sphères maudites. Chacun dans notre bulle à vriller au dessus de la cascade dont on s'est détaché, à attendre que le hasard nous éclate. Devant nous, des palpitations d'un monde si vaste qu'il avait finit de décourager ses locataire à peine ses possibilités dévoilées. La réalité subjective et orienté de la télévision, et la tribune c'est nous. Je me suis demandé alors ce n'était pas la télé qui jouait le spectateur, et nous les acteurs, stigmates d'une vie fictive, automates de spectacles, et cette perspective m'a amusé, un peu, puis j'ai oublié. J'étais le voisin de Charles qui n'est jamais le dernier pour ce qui est du mutisme, et en bout de canapé qui plus est, près de la lampe électrique, pas spécialement connu pour sa loquacité elle non plus. Pourtant mes sens s'affolaient ; une effervescence en puissance commençait à s'activer aux tréfonds de mon corps. mais une autre loque m'a doublé, le gros cul d'Arthur, qui a fait vibrer la pièce d'un pet sonore.
"-Il avait pas payé son loyer celui-là.
-Ha ha ha.
-Ha ha ha, ouais."
C'était un balbutiement, mais presque un exploit. L'inconfort sensitif des remous gastriques de ce gros sac d'Arthur allaient-ils sauver notre microcosme en chute libre ? Les bulles se cognaient entre-elles sans rebondir. Elle s'encastraient sans fusionner, trompant en cela leurs lois inviolables. La clef de voûte de notre isolation permanente n'était que la peur instinctive hérité de nos anciens échecs, et j'ai pensé au mot "atavisme" puis j'ai gobé quelques pop-corn comme si j'étais au cinéma, anxieux sinon excité de voir la prochaine scène. On avait quand même mal choisi notre script, mais je ne croyais pas à la fatalité du Destin, et j'ai sauté au cou de Charles et je lui ai mis mon poing dans la gueule, et l'autre aussi, et il s'est débattu, pris de court, et Arthur l'a aidé, m'a pris sous les bras pour mieux me ramener au parquet et ma tempe a douloureusement embrassé le bois. Sonné, je me suis laissé porter par Charles, pas rancunier, jusqu'au canapé où il m'a étendu. Choquée, Justine a éteint la télé et est parti chercher des pansements pour Charles qui pissait le sang à l'arcade, elle voulait se faire troncher la pute, j'ai songé, c'était encore le meilleur moyen d'en finir avec la nuit. Sonné j'étais, mais ils étaient là, tous ensemble, à s'éparpiller en haine, frustration et postillons, échangeant enfin quelques banalités, et le noir coulait de mes paupières, ma vision s'étiolant, et le plancher urbain est sacrément moche chez moi je disais à Charles, et il acquiesçait, ça m'attristait, il acquiesçait par dépit, par lassitude, il acquiesçait parce que tout était foutu, et le pire, c'est que rien de tout ça ne changerait quoi que ce soit au plancher urbain de chez moi, qui est sacrément moche, j'insistais, et une guitare gisait inconsciente sur le canapé, l'heure n'était plus à la FOLK. Je ne voyais presque plus que l'empreinte des lumières filtrés par mes paupières et les images envoûtantes d'un cercle de dinosaures dansant au rythme païen d'une quelconque cérémonie antique, était-ce Sahmain ou la Toussaint, il faudrait demander à qui-le-sait si les dinosaures étaient baptisés et ma poche gauche a vibré.
"t pa drol"
Et puis j'ai dormis.
mardi 21 octobre 2008
Chronique ordinaire 27 - Objectif noirci, bobines cramées
TOM était assis sur le carrelage trempé de la cuisine, une casserole figée entre les dents, grognant, bavant, en tremblements et secousses épileptiques. Il racla sa gorge en signe de protestation quand je lui avouai mon animosité, enfin au moment où je le traitai de con. Brave TOM, saint perdu entre les maudits, extrait pur de la Providence asymétrique. Je lui caressai les cheveux avec un sourire étalé jusqu'aux lobes et les yeux mi-clos, le genre rêveur, l'air de penser "brave TOM" et il essaya de me bouffer la main, et il craqua un bout de ma chemise ce faisant et en emporta un bout, la hyène pourrie, et j'arrêtai de m'en soucier, de cet être inférieur. Le téléphone sonna du living, j'y allai prestement et m'emparai du combiné.
"-ALLO.
-BONJOUR MONSIEUR C'EST POUR UN SONDAGE POUR LE PROCHAIN RÉFÉRENDUM.
-DÉSOLÉ J'AI MANGÉ MA CARTE D'ÉLECTEUR.
-AH JE SUIS VRAIMENT DÉSOLÉ.
-C'EST LA CRISE VOUS SAVEZ.
-JE COMPRENDS. AU REVOIR MONSIEUR.
-SALUT."
Les emmerdes ne connaissent jamais de crise j'ai pensé, et en revenant dans la cuisine je pris soin sur le chemin de me munir d'un balais, parce que d'autres m'attendait, d'emmerdes, et le balais était un modèle sorcière à verrues, en bois et pailles, et j'allais le planter dans l'orbite à TOM, juré, mais le monstre s'était planqué derrière les rideaux, ceux avec des marguerites dessus et il semblait résolu à un pugilat jusqu'à ce que mort s'ensuive, et je l'ai pris, je l'ai secoué, il faisait BRRRRLLLLL en postillons et séismes buccaux divers et je l'ai rangé brutalement dans la poubelle avec les quinze gobelets de café-crème de ce midi, pas vindicatif pour un sou, poli, propre sur moi, digne. Je me suis pris un kiwi que j'ai croqué avidement, c'était acide et dégoulinant, difficile pour mon ventre mais il y avait plus que ça dans le frigo et les dates de péremption, avec du Coca Cola et des patates, trop crues et pleines de peau pour fournir un quelconque intérêt gustatif. J'ai ouvert ma cannette et de la mousse à jailli, et du soda aussi. TOM me fixait depuis son trône d'ordures, ou il devait regarder le vide - mais comment savoir ? et j'lui ai dis "A LA TIENNE" et il est resté muet de tout borborygmes, complètement soufflé le mec. "HÉ PETIT GARS j'ai continué, 20 000 LITRES DE CETTE MERDE ET T'AS UN BON RAIL DE COKE QUI TRANSITE DANS TON ORGANISME, LE PIED, SAUF QUE LE COLORANT T'AURAIS BUTÉ AVANT EN FAIT". Précisément.
Il a rien dit alors j'ai sifflé mes 33cl en me demandant si c'était suffisant pour être raide au moins un peu, mais non évidemment et mon esprit s'est ensuite arrêté sur SOPHIE, ah la belle SOPHIE et ses seins bien fermes, son fessier injustement réprimé par un jean quelconque, ses lèvres juteuses, ses... yeux, j'aurais voulu les avoir à ma bouche plutôt que ce petit container métallique et cylindrique ostensiblement froid, et je m'imaginais aussi d'autres choses autrement plus précises qu'il aurait été malsain de se figurer trop longtemps auprès de TOM et ses rejets sonores délétères, alors j'ai pensé à ma vie et tous ses trous partout dans mes journées, à combler avec des pérégrinations insensés, du temps à occire à peser ce qu'on a raté et penser à ce qu'on pourrait retoucher, mais seulement on ne peut pas, et les minutes coulent mollement comme une sève lasse, nécessaire malgré tout, que le soleil se couche au terme du jour, et qu'on est bien obligé de suivre le flux du temps aussi, même si il préférerait autant nous laisser à coté, le temps, pour ce qu'on en fait. Je broyais du noir et des kiwis puis je me suis demandé si malgré tout l'ennui serait moins gluant dehors, et j'ai tenté de m'en sortir, de cet enlisement, vraiment, et regard fier, j'ai fixé le dehors.
"Bon alors, et maintenant ?" C'est vrai, il n'était jamais que l'aube, comme une fenêtre sur cour violé par trop de lumière, des perspectives éblouissantes en somme, et je me suis changé pendant que TOM bavait toujours dans son trou, piégé et misérable, et je suis sortis, "SALUT TOM" j'ai lancé et puis la porte à claqué derrière moi, le diable avait dépassé son entrave et il était maintenant seul maître à bord de mon 3-pièces, et moi sur le palier, hagard, encore du mauvais coté de la ligne, le cœur qui crève de vélocité, stupeur, saillies, doutes en rongeurs, grouillant de pensées confuses, un peu paumé en fait, et j'suis sortis. Le goudron des rues suffoquait de chaleur et d'étouffements, ou-était-ce moi l'exacerbation, et je filais sur le trottoir quand j'ai reçu de la flotte, mais y avait pas de nuages ni d'ondées, le ciel était insupportablement bleu, puis j'ai vu une grande tâche noire barrer l'horizon et j'ai reculé instinctivement, évité une lampe design que j'ai identifié comme mienne avant qu'elle ne se disperse en fracas sur le sol suivi d'un grand rire sardonique résonnant dans la rue, et j'ai objecté, enragé, "TOM FILS DE CHIEN DESCENDS SI T'AS QUELQUE CHOSE SOUS TON SCROTUM", j'étais excédé quoi. J'attendais alors, les bras croisés, le pif levé vers la petite fente murale qu'est ma fenêtre, à attendre un rebondissement, quelque chose, un peu d'action. Une heure a filé, puis une deuxième. Lentement la journée fuyait, le soleil aussi, et le vent glissait autour de moi, dans les failles de ma petite chemise à fleurs, et je suis remonté parce que ça et le manque d'intérêt cruel de l'attente faisait trop, je comptais sur TOM pour m'ouvrir. Arrivé au cinquième, j'ai vu mon appart' par l'entrebâillement de la porte, je l'avais laissé fermé pourtant, et je flairais le mauvais coup, et le silence diffus juste derrière les rideaux qui balançaient au vent, TOM manquant à l'appel. Après avoir fermé la porte j'ai inspecter le reste des lieux, rien vu de baveux, et puis j'ai regardé à la fenêtre après avoir constaté amèrement le vide laissé par feu-ma belle lampe design, et du haut de mes quelques dizaines de mètres de domination j'ai vu du rouge, de la confiture, des morceaux entiers baignant dedans, et autour du citadin en ronde, des nez courbés en ronde, des remarques en ronde, et j'ai eu le tournis. J'ai pris un aspirine et me suis calfeutré, la lampe manquait, et je suis resté comme en veille, égaré sur le canapé, dans l'incapacité de réfléchir, j'étais ici mais pas vraiment, peut-être quelque part dans les bifurcations incompréhensibles d'un organe de la pensée, à me heurter sans force sur des viscères, remuer contre les parois rouges du doute, à me frotter au près de l'épiderme de la mort même, à la concevoir enfin, dans le rouge de la dernière flaque que laissera TOM au monde, et je me suis recroquevillé sur moi-même, dans le moelleux toujours intransigeant du canapé.
Je suis resté là longtemps, combien de temps je ne sais pas, mais j'ai sauté le déjeuner, l'appétit manquait, comme la lampe, comme TOM manquerait - qui peut prévoir ? et je balayais ma grotte d'un regard alerte amplifié par l'angoisse, cette pénible sentence de l'arbitraire, le hasard qui s'en va choir sur le béton, la multitude qui rapplique, s'attarde sur la honte, et l'excès facile qui dégouline, s'étend, se propage, inonde, déferle et reflue, drainant la dignité, gouttant le morbide, et moi aux coulisses, attendant la fin de toutes choses, l'ultime sursaut avant le dernier soupir, la fin en soi qui n'appellera plus jamais rien, -et moi aux coulisses, attendant la fin, en sachant que les spasmes ne se tairont jamais.
L'absence gagnait du terrain, me clouait au canapé et j'avais presque envie de m'y abandonner définitivement, puis ça a frappé à la porte alors je me suis levé, j'ai tiré le loquet, ouvert un peu :
"-OUAIS ?
-EXCUSEZ MOI C'EST LA CONCIERGE IL Y A UN HOMME PAR TERRE VOTRE AMI NOUS AVONS BESOIN DE VOUS VOTRE AMI GIT PAR TERRE.
-CE N'EST RIEN IL FAIT ÇA TOUT LE TEMPS DONNEZ LUI JUSTE DES CHIPS ET LE PROGRAMME TÉLÉ.
-IL EST MORT MONSIEUR.
-COMME TOUS LES DIMANCHES MATINS MADAME.
-AIDEZ NOUS MONSIEUR NOUS NE SAVONS QUE FAIRE.
-TENEZ VOILA UN TICKET DE MÉTRO IL Y A UN CENTRE AÉRÉE A DEUX STATIONS BIEN LE BONJOUR.
-MAIS.
-NE ME REMERCIEZ PAS C'EST BIEN NATUREL."
J'arrivais plus à comprendre ce qui m'arrivait, mesurer l'émotivité des autres, en fait c'était depuis l'irruption de TOM dans ma vie ça, j'étais comme ailleurs en permanence, comme si il anesthésiait tout de sa simple présence, sa présence, ce petit fait inexplicable, et ça j'en étais sûr, j'en aurais carence tôt ou tard, c'était fatal. Je refermais violemment la porte, d'autres viendraient évidemment mais la force me faisait défaut, comme un paquet de choses en fait, et la cuisine m'attirait de manière irrépressible, donc j'ai commencé l'élaboration d'un sommet de gastronomie minimaliste, œufs au plat, pain, et les biscuits d'apéritifs, amuse-gueules pour cocktail de solitude et paranoïa. J'ai mis les deux minutes requise à la confection de ma collation, et le bruit réitératif du minuteur envahissait l'espace comme la fumée noire d'un incendie champêtre, et des tableaux venu d'années mortes m'ont assailli, la campagne française défilait dans ma tête comme le fruit d'une lecture aléatoire, une vidéo parsemé de noir, comme des brûlures de cigarettes sur la bande de mes souvenirs, et elles auraient seulement épargnés la grange, les contrées vertes séparés par les routes grises sans fin, la couleur d'une nature en atonie, desséché par l'hiver, et puis j'ai vu la cuisine au gaz et l'origine du minuteur qui harcelait la cuisine de battements secs quand l'explosion a eu lieu, et je suis revenu dans la petite cuisine, celle qui domine le cadavre d'un handicapé et ses derniers fans, la même qui attends l'enfantement de deux œufs. J'ai posé mon plat sur la petite table de bois, j'étais là dans les vestiges d'anciens bonheurs, le blanc était toujours inutile, le jaune trop rare mais réconfortant, un peu, la mastication s'effectuait sans troubles, mes yeux restaient à demi-clos, inexpressifs, comme absent, et j'ai terminé mon repas.